La guerre de mon arrière-grand-père : mai-juin 1916

Fin mai et début juin, le train-train continue…

Partout, la planète semble à feu et à sang, et aujourd’hui c’est pareil. Tout ça pour ça ?

livre-comptes-NR-1916-05-06Des événements importants en juin 1916 de par le monde, mais que je ne saurais ni résumer ni commenter. Le 13 juin de cette année-là, mon arrière-grand-père provençal a 35 ans. Je ne vais pas écrire qu’il les fête, puisque je suppose qu’en ce temps-là et dans ces milieux-là, on ne fêtait pas les anniversaires ?

Le lendemain, 14 juin 1916, instauration de l’heure d’été pour faire des économies d’énergie. L’heure d’hiver d’alors était l’heure solaire, ce qui fait que l’heure d’été de l’époque correspondait à l’heure d’hiver de maintenant. Quelle connerie, ce truc, franchement. Juste parce qu’on ne peut pas obliger les gens à se lever ou à aller travailler une heure plus tôt. Alors on leur fait croire qu’ils se lèvent toujours à la même heure et embauchent toujours aussi tard : qui accepterait de se lever à 4 h pour embaucher à 6 heure du matin ? Pourtant, concrètement, c’est bien ce que font tous ceux qui croient se lever à 6 h pour embaucher à 8 heures…

À noter que l’Allemagne, contre qui nous étions en guerre, avait instauré cette heure d’été dès le 30 avril, rapidement suivie par le Royaume-Uni le 21 mai. Rappelons aussi que nous vivons actuellement à l’heure allemande, instaurée pendant l’Occupation et acceptée honteusement par Vichy… C’est franchement n’importe quoi.

livre-comptes-NR-1916-06-07Revenons à 1916 et mon arrière-grand-père cheminot : nombreuses journées comme chauffeur pour ce mois de juin. Des journées de déchargement d’aggloméré. Je ne sais plus si j’avais trouvé de quoi il pouvait s’agir ?

La guerre de mon arrière-grand-père : avril-mai 1916

Avril 1916, le printemps, et toujours la guerre. Toujours les mêmes tâches : nettoyage, chauffeur, déchargement de combustible, quatre jours de repos et trois jours de congé.

livre-comptes-NR-1916-04-04Ailleurs, loin de la Provence paisible, Rodin fait don à l’État de l’ensemble de son oeuvre. On aurait aimé qu’il soit un peu moins salaud avec Camille Claudel… La Bulgarie adopte le calendrier grégorien. Les Norvégiennes obtiennent le droit de vote, que les Française ne conquerront que trente ans plus tard…

Un événement dont ma famille a peut-être, sans doute même, entendu parler ? Le 11 avril, c’est l’arrivée à Marseille, où elle reçoit un accueil triomphal, de la 1re brigade russe (2 régiments) partie de Moscou par le transsibérien le 13 février, via la Mandchourie, où elle a embarqué sur des navires français.

C’est aussi la création de la qualification de « mort pour la France », récompense morale visant à honorer le sacrifice des combattants morts en service commandé et des victimes civiles de la guerre. On y reviendra si je n’oublie pas entre temps : je n’ai pas l’impression que ça ait concerné les personnes mortes de la grippe espagnole en temps de guerre.

livre-comptes-NR-1916-04-05En mai, le train-train continue : combustible, chauffeur vers Gardanne, Aix, Marseille, Cavaillon, nettoyage…

Ailleurs, c’est la première collection de Coco Chanel qui lance le jersey. Et d’autres événements politiques dramatiques, divers et variés. La planète semble à feu et à sang, et aujourd’hui c’est pareil. Tout ça pour ça ?

La guerre de mon arrière-grand-père : mars 1916

Un mois de mars 1917 sans doute plus intéressant, consacré en grande partie au métier de chauffeur. Même si le chauffeur n’est pas le conducteur, c’est sans doute plus agréable de se déplacer, voir un peu de pays etc. ? Même si ce sont toujours les mêmes destinations : Digne, St Auban, Marseille, Meyrargue, Cavaillon…

livre-comptes-NR-1916-03 Quatre jours de repos dans le mois, pris un peu n’importe quand. Dommage que le salaire ne soit pas inscrit.

La guerre est vraiment mondiale : Afrique, Portugal, Perse, Bielorussie, Lettonie, États-Unis avec le torpillage sans préavis du Sussex…

La guerre de mon arrière-grand-père : janvier-février 1916

Grande pause… Je me suis lancée dans l’entomologie, besoin d’être davantage dans le présent, je suppose ? Mais envie de continuer ce travail, néanmoins, je m’y remets, donc.

Après une journée de repos, janvier 1916 se termine sur une semaine de combustible.

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Quelques journées comme chauffeur, mais bien peu, quelle monotonie ! Mais comme ce devait être réconfortant d’être là et non pas sur le front ! C’est le 21 février qu’a commencé la tristement célèbre bataille de Verdun, qui durera près de dix mois.

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Essentiellement du combustible, en février : 18 journées, pourquoi sont-elles ainsi comptabilisées ? Je n’en sais rien.

Le 3è jour de repos de février est pris début mars, après deux semaines de travail non-stop. Ce n’était pas le front, mais c’était quand même rude.

Se complaire dans la souffrance, vraiment ?!

Je suis en colère, parce que récemment MdK a sorti un livre sur les surdoués et qu’elle a le culot de prétendre que certaines personnes « se complaisent dans la souffrance ». Je suis déçue et furieuse : comment elle, peut-elle prétendre une bêtise pareille ? En réalité, cette affirmation n’est que l’aveu d’impuissance d’une personnes qui a atteint son niveau d’incompétence (tout le monde a un niveau d’incompétence, faut-il le rappeler ?) Tout comme les médecins qui vous disent que « c’est dans la tête » parce qu’ils ne savent pas expliquer le problème de santé de leur patient. Un habitant de mon village en est mort, de ce genre de certitude si confortable (ce n’était pas dans la tête, c’était dans le ventre alors qu’ils examinaient en vain son coeur…) Il est tellement plus facile de culpabiliser la victime/le malade que de reconnaître son incompétence et son impuissance ! Le déni est une arme terrible, entre certaines mains. Prétend-on des cancéreux qu’ils se complaisent dans leur maladie ? Reproche-t-on aux diabétiques de ne pas pouvoir faire baisser leur taux de sucre sanguin simplement avec leur volonté ?

Personne ne se complaît dans la souffrance, absolument personne. Mais parfois, quand on vit dans la maltraitance depuis si longtemps (probablement même qu’on y vit depuis toujours, comment sortir de la seule situation qu’on connaisse, de celle avec laquelle on s’est construites ?) elle nous anesthésie et tenter d’en sortir peut s’avérer encore plus douloureux que d’y rester. Ce mécanisme diabolique est très bien expliqué ici. Quand on sort de l’emprise de la situation de maltraitance, on est assailli de souvenirs, d’émotions et en particulier honte et culpabilité, de voix qui nous reprochent tout ce qu’on fait ou ne fait pas… C’est juste insupportable.

Soit dit en passant, ce qui serait intéressant, c’est qu’on se penche non seulement sur le problème des femmes qui restent sous l’emprise d’hommes maltraitants, mais aussi sur le problème de ces hommes qui restent sous l’emprise de leur propre violence. Pourquoi est-il si difficile de voir qu’il y a réellement un problème de violence masculine, qu’elle n’est pas acceptable (est-elle normale ? on finirait par le croire !) et que c’est à la racine de ce problème qu’il faudrait s’attaquer. Il me semble que ce sont finalement les mêmes causes qui poussent des hommes à être violents et des femmes à rester avec eux : s’anesthésier émotionnellement pour souffrir moins.

Je suis en train de vivre une situation, qui illustre en partie, je crois, ce problème. Quand je bouquine ou que je suis à l’ordi à faire des choses qui m’occupent la tête, j’oublie ma souffrance, même si au final ce n’est guère gratifiant parce que sans réel autre but que me sentir moins mal. Comme l’alcoolique picole, le joueur joue ou le « workoolic » se submerge de travail. Ça me nourrit d’une certaine manière (apprendre des choses intéressantes, ou me sentir bien d’avoir identifié une nouvelle bestiole ou trouvé un nouvel ancêtre, par exemple). Mais globalement, ça me donne l’impression de passer mon temps à simplement me cramponner pour tenir le coup, je vois bien que je ne fais pas un tas de choses que je voudrais faire et que j’aurais le temps de faire si je passais moins de temps devant cet écran ou ce livre. C’est simplement la façon la plus supportable pour moi d’arriver à juste tenir le coup : une petite vie solitaire coupée autant que possible de la vie humaine normale, avec aussi peu de vagues que possible. Tout le reste m’épuise et me plonge dans des remous douloureux.

Dès que j’essaie de faire des choses plus concrètes, celles dont j’ai envie ou dont le but m’intéresse, ça devient extrêmement douloureux et me paralyse, alors même que je voudrais faire ces choses, ou que je voudrais qu’elles soient faites. Agir me ramène sans cesse à tout ce que j’ai fait de travers, ou ce que j’ai raté, ou aux mauvais choix (et en étant dyspraxique, les ratages ne manquent pas…) ou simplement aux choix (on ne peut pas tout faire, il faut choisir et simplement admettre de n’avoir pas fait ci ou ça parce qu’on a fait autre chose). D’une part ça me ramène à tous ces souvenirs déplaisants, d’autre part il y a dans ma tête cette voix qui ne cesse de critiquer mes choix, et ce que je fais et comment je le fais etc. C’est épuisant et démoralisant et douloureux. Certes, quand je réussis qqchose, je suis super contente, c’est gratifiant et ça me « nourrit ». Mais c’est beaucoup trop aléatoire, il y a pour moi une sorte de prise de risque démesurée parce que le coût émotionnel ou psychique est énorme, pour un résultat incertain.

Par exemple, mon jardin : ça me plaît de jardiner et les personnes qui viennent voir mon lopin le trouvent merveilleux. Et moi aussi, je le trouve merveilleux. Mais en même temps, je ne cesse de voir tout ce qu’il faudrait faire et que je n’arrive pas à faire alors que je pourrais, je tourne en rond parce que je ne sais pas par quoi commencer et dès que je décide de faire un truc, je suis assaillie par cette sale voix qui me reproche de ne pas faire le reste. En plus, les résultats sont décevants (légumes minuscules, en quantités insuffisantes, la terre lourde, les dégâts des limaces, lapins, campagnols…) Pourtant, c’est vraiment une activité que j’aime et quand je mange un repas de mes légumes, ou que j’orne ma table avec un bouquet de mes fleurs, je suis super contente.

Là, je suis dans mon chantier cabane : j’ai (évidemment !) mal choisi l’emplacement de ma cabane il y a cinq ans, elle est sur une source intermittente (elle se remplit d’eau quand il pleut trop longtemps, le sol est gadouilleux une partie de l’année et la base des planches est toute pourrie). J’ai donc décidé de la déconstruire et de la reconstruire plus loin, avec l’aide d’un copain qui aime construire des cabanes (et a, d’ailleurs, construit en grande partie celle-ci) et de qqs autres en main d’oeuvre. J’ai défriché le nouvel emplacement, commencé à vider la cabane et ses alentours (ça dure depuis des semaines ! alors que n’importe qui aurait plié ça en une demi-journée…) et on commence le chantier samedi prochain. Je suis complètement déprimée, plombée, par ce projet. Parce que je suis incapable de faire ça seule alors que techniquement, je pourrais. Parce que tout me prend un temps fou. Parce je doute de tout. Parce que je culpabilise d’avoir mal choisi l’endroit de la première et peur d’avoir mal choisi le second emplacement et de ne pas m’en rendre compte. Je culpabilise de devoir faire appel aux autres. Et le jour J. je sais que je serai comme une poule devant un couteau. Et comme on n’aura pas le temps de tout faire, je vais me retrouver avec un chantier en cours, que je devrais théoriquement savoir terminer (clouer des planches, je sais faire) mais qu’il me faudra des semaines pour mener à bien, pour diverses raisons (fatigue, manque de motivation, autre chose de + gratifiant à faire que clouer des planches…) Je suis assaillie d’émotions et d’idées noires extrêmement difficiles à supporter.

Qu’on ne vienne pas me dire que je rumine ou que je n’ai qu’à penser à autre chose. Si je le pouvais, je le ferais. Je suis assaillie par ces émotions et ces voix. Elles s’imposent à moi, comme la maladie s’impose au malade, ni plus ni moins. Alors oui, je souffre moins en restant devant mon écran ou derrière mon livre, à reporter sine die mes rares projets. Autrefois, je me suis bercée de rêves irréalisables, je n’y arrive plus, et cela me manque. La lucidité a un coût terrible.

Se complaire dans la souffrance, vraiment ! Que cette merveilleuse spécialiste des surdoués s’informe un peu, qu’elle lise « Le soi hanté », qu’elle sorte un peu de son petit confort (on se demande vraiment qui se complait dans sa situation !) et elle verra la réalité dans son horreur : il est des souffrances indicibles, il est des souffrances dont on ne guérit peut-être jamais, en grande partie par manque de professionnels compétents, à cause de ce déni généralisé. Des souffrances qui ne peuvent qu’être aggravées par les propos culpabilisants de ce type (cette expression est vraiment un « pousse au suicide »). Des souffrances qui seraient parfaitement évitables parce que la maltraitance n’est pas une fatalité, c’est un fait social.

La guerre de mon arrière-grand-père : décembre 1915

En décembre 1915 :

décembre 1915Je note, le 10 décembre, la mystérieuse mention « balastre a reclavier » déjà aperçue en novembre °.°

Internet sait tout… Balastre est un nom propre dans le sud-est de la France mais visiblement en espagnol il s’agit du ballast. Probablement qu’en provençal aussi ? Quant à Réclavier, il s’agit d’une carrière, située à Meyrargues (petite ville où mon a-g-p allait souvent comme chauffeur), qui produit encore maintenant des ballasts, entre autres. CQFD.

J’apprends que cette carrière n’extrait plus depuis 1996 et produit tous ses granulats à partir de recyclage de matériaux inertes issus des chantiers de déconstruction et de terrassements du BTP, ainsi que des bennes à gravats des déchetteries. 60 % des 300 000 tonnes reçues chaque année sont ainsi recyclés. Le reste (120 000 tonnes annuelles tout de même !) est utilisé pour le réaménagement des carrières afin de recréer un paysage « naturel ».

À noter que mon arrière-grand-père mentionne souvent aussi Mirabeau, où se trouvait une gravière, actuellement réaménagée en plan d’eau, devenu une très intéressante zone naturelle pour les oiseaux. Il y a parfois de bonnes nouvelles🙂

Mon aïeul est de repos le 22 décembre, il travaille les 24 et 25 décembre comme n’importe quels autres jours : le jour de Noël, il a même commencé à 5 h 30 et fini à 16 h 45… Mais bon, c’était la guerre, hein.

La guerre de mon arrière-grand-père : octobre-novembre 1915

Je me demande pourquoi j’ai décidé de parler de la guerre de cet arrière-grand-père qui ne l’a pas vraiment faite, alors que j’ai un autre arrière-grand-père qui est allé au front, en tant que sapeur-mineur. Mais celui-là n’a pas tenu de journal, il a seulement envoyé des cartes à sa famille : son épouse, sa fille, sa belle-mère, et je n’en possède qu’une, je crois. Et, bien sûr, il ne disait rien sur ces cartes. Comment parler de l’indicible ? J’y reviendrai plus tard.

Donc, fin octobre-début novembre 1915, il y a cent ans, que se passait-il du côté de Pertuis (84) ?

octobre-novembre 1915Davantage de journées de chauffeur, et c’est tout, et qqs jours de congé.

Et fin novembre ?

novembre-décembre 1915Beaucoup de journées comme chauffeur. Avait-il le temps de voir du pays, ou seulement la gueule brûlante de la chaudière ?

Quelles journées, quand même ! Il est précisé pour l’une d’elle « 11 h de travail ». Rien d’étonnant si nos aïeux ne faisaient que rarement de vieux os.

Je note une mystérieuse mention le 17 novembre : « reclavier au balastre » °.°

Le 24 novembre, il est « parti en réserve à Mirabeau au secours du 4665 », je ne sais pas non plus de quoi il pouvait bien s’agir ?

 

C’est l’automne !

Un très bel automne, très coloré. Difficile de rendre cette beauté en photo. Un chêne majestueux qui tient bon et domine un prunellier devenu rouge…

chêne et prunellier en automne… une simple feuille de prunier tombée au sol, traversée par le soleil…

feuille d'automne… le cornouiller sanguin qui a pris la couleur vieux vin qui lui vaut son nom, et une jeune punaise…

jeune punaise sur une feuille de cornouiller sanguin rouge vineux