Septembre 2001

Récemment a eu lieu à Toulouse le « procès d’AZF », vous savez, l’explosion de l’usine AZF le 21 septembre 2001. Personne à Toulouse, comme dans tout Midi-Pyrénées, n’oubliera ce qu’il-elle faisait ce matin-là, tout comme chacun dans le monde se rappelle le 11 septembre, dix jours auparavant.

Pour moi, septembre 2001, ça a commencé dès le 5, par l’annonce du décès d’une jeune femme avec laquelle j’avais sympathisé au printemps précédent. J’avais passé quelques jours chez elle, pour un petit stage d’arboriculture bio. Elle avait créé un merveilleux pré-verger, avec surtout des pommiers, mais aussi des pêchers, poiriers, nashis et j’en oublie sans doute. Et plein de fleurs sauvages.

Son verger était constitué de plusieurs parcelles, entourées de haies vives magnifiques, qu’elle avait plantées elle-même. La maladie l’a fauchée en plein vol, avant quarante ans, alors que son verger produisait encore peu. Nous avions même envisagé que je le reprenne, ça ne s’est pas fait, son oeuvre est continuée par quelqu’un qui, je l’espère, le fait vivre dans l’esprit qu’elle avait souhaité. Je la savais très malade, mais c’est quand même toujours difficile d’accepter de voir mourir une femme jeune, surtout avec de si beaux projets.

Le lendemain, le 6 septembre 2001, j’apprenais le décès de ma grand-tante, celle qui était pour moi comme une troisième grand-mère. Elle avait 93 ans, elle était malade depuis quelques mois, mais je l’aimais beaucoup et cela m’a beaucoup attristée. Et puis elle était la dernière de sa génération, dans ma famille, ça aussi c’est un peu dur, un rempart de moins entre moi et la grande faucheuse…

Et puis, à la veille de mon départ pour les obsèques de ma grand-tante, le 11 septembre 2001, l’attentat contre les tours jumelles de New-York. J’ai été choquée, horrifiée, comme tout le monde. Et devoir partir pour Paris le lendemain, même en train, n’avait rien pour m’enchanter… Heureusement, tout s’est bien passé.

Quand je suis revenue chez moi, j’aspirais à un peu de calme…

Dix jours plus tard, le 21 septembre 2001, quand l’usine AZF a explosé, je me trouvais à quelques kilomètres de là et je faisais de la relaxation. Quand ça a fait boum, nous avons toutes sursauté, pensé qu’un avion avait explosé sur l’aéroport, ou quelque part à l’Aérospatiale. Nous avons fini notre séance, sans nous douter de rien. Quand je suis montée dans ma voiture, la radio donnait des informations encore vagues. Une énorme explosion à Toulouse, mais on ne savait pas encore où ! Tout le monde avait l’impression que ça avait pété au bout de sa rue. Il paraît que les pompiers ont dû grimper sur je-ne-sais quel haut bâtiment pour tenter de savoir où avait eu lieu au juste l’explosion !

Je suis donc repartie vers chez moi, ignorant que l’explosion avait eu lieu au bord de la rocade que j’avais empruntée une demi-heure avant la catastrophe. Je serais arrivée une demi-heure après, ou partie une demi-heure avant… brouf !

Donc, comme des milliers de Toulousains, je me suis retrouvée bloquée sur la rocade. Bien sûr, elle avait été fermée du côté de l’usine et tout le monde renvoyé sur l’autre côté de la ville. Et des milliers de personnes avaient quitté leur travail, essayant de rentrer chez eux, de retrouver leurs enfants, leurs conjoints. De temps en temps, passait dans l’autre sens une voiture couverte de suie…

Je me souviens de cet instant surréaliste, assise dans ma voiture au milieu de milliers d’autres voitures, toutes roulant au ralenti voire par moment arrêtées, alors que la radio annonçait le passage d’un nuage toxique sur la ville rose…

Que dire ? Je n’avais pas envie de mourir asphyxiée dans ma voiture, au milieu de milliers d’inconnus ! Il régnait un calme étonnant. Nous étions tous là, tous calmes… Et pourtant, la mort s’apprêtait peut-être à nous survoler, et nous emporter avec elle ?

Calmement, j’ai réfléchi que ce jour-là, c’était vent d’autan, et que vu où je me trouvais par rapport à l’usine, le nuage toxique ne me survolerait pas, ça m’a rassérénée. Moi qui suis claustrophobe, qui déteste être bloquée, je n’ai pourtant même pas paniqué, je suis restée calme, étonnamment calme, comme tous ces inconnus autour de moi (*)

Je ne suis pas rentrée tout de suite chez moi finalement, je suis retournée à mon boulot, essayer de téléphoner, comme tout le monde, mais impossible, bien sûr. Je savais mes enfants en sûreté dans leur école, loin de là, leur père aussi, à son travail, mais mon compagnon ? Avec son boulot de dépanneur, il pouvait être n’importe où, y compris au mauvais endroit au mauvais moment.

À des kilomètres à la ronde, la circulation a été problématique jusque très tard dans la nuit, j’ai dû prendre des petites routes invraisemblables pour rentrer chez moi en évitant les bouchons, j’en avais ma claque, des bouchons !

J’ai eu de la chance, j’étais suffisamment loin quand AZF a sauté, mais à une demi-heure près, j’étais aux premières loges. J’ai eu de la chance, personne de mes proches n’a été touché. Mais je reste, comme tout le monde ici, bouleversée par cette catastrophe à la fois dramatique et miraculeuse : si la SNPE, située à quelques centaines de mètres seulement, avec ses cuves de phosgène, avait sauté aussi, Toulouse aurait été rayée de la carte, purement et simplement.

Si les enfants n’avaient pas été tous en récréation, ils auraient été nombreux à périr poignardés par les éclats de verre dans leurs salles de classe.

Si, si, si…

Si seulement cette catastrophe avait servi de leçon !

Mais non… Nos merveilleux politiques n’ont rien trouvé de plus intelligent que de construire sur ce site hautement toxique, situé tout près d’une usine à risques… un cancéropôle ! Sans parler des tonnes d’ammonitrates encore plus ou moins enfouis non loin de ce site… Et, bien sûr, de toutes ces usines dites « Seveso » qui fleurissent encore dans le monde entier.

Un jour, j’ai trouvé en ville une série de ces cartes postales gratuites… La colère m’a prise, je les ai toutes emmenées, et détournées ainsi. En bas, ils ont eu le culot d’écrire « Cette carte vous est offerte par la Mairie de Toulouse« , j’ai rajouté « avec votre argent de contribuable« . Il ne faudrait pas l’oublier : l’argent public est NOTRE argent et c’est avec notre argent, détourné par le biais habile des subventions publiques, que ces saloperies sont commises.

(*) État de choc, en fait, je m’en rends compte maintenant (le 18/02/2012 !)

Maltraitance sociale : système scolaire pervers

J’avais vraiment envie de redire encore et encore tout le mal que je pense du système scolaire français.

Les programmes scolaires sont absurdes, abstraits et dénués de tout intérêt. Sincèrement, que vous reste-t-il de ce que vous avez appris entre six et dix-huit ans ? Sincèrement, quand vous ouvrez les cahiers ou les livres de vos enfants, vous comprenez quelque chose au baratin qui y est inscrit ?

Les horaires sont délirants. Nos adolescents, quand ils sont demi-pensionnaires, cas majoritaire dans un établissement de campagne, assurent neuf heures de présence au collège. Et ils ont en plus une demi-heure de trajet matin et soir dans un car bondé. Au lycée, c’est encore pire ! Mon fils part le matin à sept heures, il revient le soir à dix-neuf heures. Une journée d’adulte. Une journée que j’estime déjà inhumaine pour un adulte mais c’est un autre débat. Et il faudrait, en plus, qu’il étudie le soir en rentrant ?! Quel adulte en est capable ? Attendre d’adolescents qu’ils travaillent sérieusement chaque matière le soir après une journée bien pleine, c’est de l’inconscience ou de la perversité.

Mon fils est dans un lycée immense en surface. Vu de dehors, c’est chouette toute cette verdure, mais en pratique, c’est juste infernal car les salles de cours sont à des kilomètres les unes des autres, et ce n’est bien sûr pas pris en compte dans l’élaboration des emplois du temps. Ils n’ont généralement qu’une heure pour le déjeuner, sachant qu’il y a au moins dix minutes de marche entre la salle de classe du matin et le réfectoire, et autant entre le réfectoire et la salle de classe de l’après-midi, et la queue à faire. Certains jours, mon fils a eu à choisir entre déjeuner et arriver en retard, ou ne pas manger et arriver à l’heure en cours. Évidemment il va manger et je l’approuve, et il se fait exclure du cours pour « retard injustifié » !

Autre joyeuseté de l’emploi du temps : lundi huit heures de cours, mardi neuf heures de cours (oui, vous avez bien lu, 9 h de cours !) et mercredi une heure de cours… L’année d’avant, c’était le vendredi où il finissait à quinze heures alors que les autres jours étaient surchargés… Difficile de croire que les emplois du temps ne sont pas fait en tenant compte davantage des envies de enseignants que des besoins des élèves ! Comment motiver des gamins à avoir un comportement adulte, responsable et respectueux, quand les adultes se comportent comme ça ?!

Je veux dire et redire que personne ne prend en compte les besoins des adolescents : besoin de sommeil, besoin de temps libre. Ils sont en pleine croissance, avec de violentes modifications physiologiques et psychologiques, ils ont besoin, souvent, de plus de douze heures de sommeil. Quand il leur faut se lever à six ou sept heures du matin pour aller en cours, cela veut dire qu’il leur faudrait aller se coucher à six ou sept heures du soir ? Comment s’étonner, ensuite, qu’ils soient épuisés, découragés, et « ne travaillent pas assez« , « manquent de sérieux » et autres commentaires complètement dénués de sens des réalités des enseignants.

On pourrait aussi parler de l’absentéisme des enseignants… Si nous sommes tenus de justifier les absences de nos enfants, nous savons rarement pourquoi les enseignants sont absents. Et absents, ils le sont souvent. Stages, formations… ou autres, impossible de savoir ! Pourquoi deux poids deux mesures ? Et, au fait, qui est au service de qui ? L’Éducation nationale n’est-elle pas un service public ? N’est-ce pas elle qui est à notre service et pas l’inverse ? Et puis, surtout, comment reprocher aux élèves leurs (rares) absences quand ceux qui devraient être leurs modèles ne se privent pas, eux, de n’être pas là sans motif apparent ?

À cela, s’ajoutent les difficultés du monde moderne. Celles liées au transports dont j’ai déjà parlé. Est-il bien raisonnable d’infliger à nos enfants tous ces trajets quotidiens ? N’y aurait-il vraiment pas d’autres solutions ? Enseigne-t-on vraiment mieux dans un « gros bahut » que dans des petits ? Et puis, bien sûr, le désenchantement du monde actuel, peu porteur de sens et d’espoir… Quelle perspective avons-nous à offrir à nos enfants, quels rêves, quels espoirs ? Le chômage, l’intérim, les emplois sous-qualifiés, travailler plus pour gagner moins, des heures perdues sur les routes chaque jour, des emplois déhumanisés, ayant perdu tout sens et toute beauté…

Pour en revenir au système scolaire, il suffit de regarder ce que font les autres pays européens, qui s’en sortent au moins aussi bien que nous avec des systèmes scolaires bien différents ! Le système éducatif français est particuièrement pervers et abrutissant.

Et puis, n’y a-t-il donc pas une vie en dehors du système scolaire ? Les enfants enfermés à l’école, les parents à l’usine ou au bureau, les vieux dans des maisons de retraite… Nos rues sont désertes, on se cause sur internet, et tout le monde périt de désespoir larvé.

Si tout cela vous parle, lisez et relisez Alice Miller, écoutez sur France Culture, d’une part cette émission sur le conseil de classe, et d’autre part celle sur l’éducation et l’environnement à la Ferme des enfants de Sophie Rabhi.

(le 04/07/2010)

La petite fille

Prologue

Ce n’est sûrement pas un hasard si je peux enfin écrire cet épisode le 21 septembre 2011, jour du 10è anniversaire de l’explosion d’AZF. Comme tous les Midi-Pyrénéens, j’ai été très touchée par cet accident (et c’est un euphémisme). Je suis passée devant AZF exactement une demi-heure avant l’explosion, de là où j’étais je l’ai entendue en croyant que c’était un attentat du côté de l’aéroport ou d’Airbus, ensuite j’étais sur la rocade quand le nuage est passé, et pendant quelques interminables minutes j’ai pensé que j’allais peut-être périr asphyxiée dans ma voiture, seule et pourtant entourée de milliers d’inconnus, tous coincés comme moi dans un gigantesque embouteillage.

Bien sûr, avant ça il y avait eu le choc de l’attentat du 11 septembre comme pour tout le monde et, pour ce qui me concerne, deux décès de proches les 5 et 6 septembre. J’étais allée aux obsèques de ma dernière grand-tante, que j’aimais beaucoup, le 13 septembre, et je trouvais que ça commençait à bien faire. Mais là n’est pas le propos. Quand vous aurez tout lu, vous comprendrez peut-être comme moi pourquoi c’est juste aujourd’hui que ce texte éclot enfin.

J’étais partie raisonnablement me coucher pour être en forme le lendemain, jour de marché. Et je ne sais pas ce qui m’a pris. J’étais roulée en boule dans mon lit, j’ai serré mes poings sur mes yeux (si fort et si longtemps que j’ai tapé le texte ci-dessous à l’aveuglette tant ma vue est restée trouble un long moment) et ce récit, qui me hante depuis des mois, m’est enfin venu sous une forme racontable. J’ai tremblé, mon coeur a battu la chamade, mais je suis allée au bout et je me sens mieux (j’ai faim !) Pas envie de me relire, je le livre tel qu’il m’est venu, et c’est bien sûr une histoire vraie, puisque je ne sais pas inventer.

La petite fille (21 septembre 2011)

C’est l’histoire d’une petite fille de dix-neuf mois, qui vivait avec ses parents dans un appartement d’une banlieue lyonnaise. La petite fille n’avait jamais quitté sa maman, sauf parfois pour de courts moments quand celle-ci la confiait à ses voisins plus âgés, un couple sans enfants, ravi de pouponner à l’occasion. Comme la petite fille ne parlait pas encore, sa maman croyait qu’elle ne pouvait pas comprendre, alors elle ne lui parlait pas beaucoup. Mais quand elle le faisait, c’était en russe, sa langue maternelle à elle. Le reste du temps, la maman parlait français : à son mari, ses voisins, aux commerçants. Il y avait deux langues, dans la vie de la petite fille.

Croyant que sa petite fille ne pouvait pas comprendre puisqu’elle ne parlait pas, la maman ne lui avait pas expliqué qu’elle était enceinte, que bientôt il y aurait un bébé avec eux.

Un jour, une amie de la maman est venue, elle était aussi la marraine de la petite fille, mais celle-ci ne le savait sans doute pas. Est-elle venue une seule journée, ou plusieurs jours ? L’histoire ne le dit pas. Quoi qu’il en soit, un beau jour de cet été-là la petite fille et sa maman sont allées à la gare avec la marraine. Seulement la maman a mis sa petite fille dans les bras de la marraine, la marraine est montée dans le train avec la petite fille dans ses bras, la porte du train s’est fermée, le train est parti et la maman de la petite fille a disparu.

Je devrais arrêter le conte ici. Car c’est à ce moment-là qu’a lieu la dévastation, l’effondrement intérieur de l’univers de la petite fille, effondrement certainement comparable à la destruction des Twin Towers pour les New-Yorkais.

Mais continuons, car la vie continue, elle !

La marraine a installé la petite fille sur un siège du train et elle s’est assise en face, ou à côté d’elle, l’histoire ne le dit pas. Ce que l’histoire dit, c’est que la petite fille est restée silencieuse et immobile pendant tout le trajet. Lyon-Paris, en 1963, ça devait prendre pas mal d’heures, et pas mal d’heures, c’est long pour une petite fille de dix-neuf mois, mais existe-t-il encore un temps et un espace, quand on a dix-neuf mois et que le monde s’est effondré ? Existe-t-il encore autre chose qu’un grand trou noir plein de larmes qui se forme, grandit, s’étend et menacera de l’engloutir pendant des décennies ? Existe-t-il alors autre chose que l’angoisse aux longs doigts glacés qui surgira aux décours de sa vie, parfois dans les moments les plus inattendus ?

Le train a fini par s’arrêter pour de bon. La marraine a pris sa petite fille dans ses bras, elles sont descendues du train. Là, sur le quai, un homme et une femme les attendaient et les ont accueillies avec joie (l’histoire ne le dit pas, mais je le sens comme ça). Ils ont pris la petite fille dans leurs bras, lui ont parlé russe comme sa maman. La marraine a disparu, mais est-ce que ça avait de l’importance ?

L’homme et la femme, c’étaient les grands-parents maternels de la petite fille, mais le savait-elle ? Cela avait-il du sens pour elle ? Les connaissait-elle ? Cela non plus, l’histoire ne le dit pas. Les grands-parents, heureux et fiers, ont emmené la petite fille chez eux : un vieil immeuble avec un torréfacteur dans la cour, tout l’escalier sent bon le café fraîchement torréfié. L’escalier sent aussi la cire, c’est un vieil escalier qui grince, il est en bois, avec un tapis rouge retenu à chaque marche par une tringle en laiton (la petite fille y est revenue plus tard, c’est pour ça qu’elle s’en souvient aussi précisément).

L’appartement des grands-parents est tout petit, encore plus petit que celui où la petite fille vivait avec ses parents. Il est tout petit et sombre, mais chaleureux. Une entrée minuscule, avec un meuble étroit fabriqué par le grand-père et, dessus un gros téléphone noir, qui sonne de temps en temps, vigoureusement, et dans lequel la grand-mère parle avec animation. À gauche, une petite chambre, meublée d’un grand lit, et une sorte de long buffet en guise de commode. Un ou deux fauteuils, aussi. Ensuite, un petit salon – salle à manger, qui communique avec la chambre, mais auquel on accède par le couloir. Dans ce salon, une table massive en bois, quatre larges chaises, un buffet avec les mêmes moulures indescriptibles que la table et, au fond, dans l’angle, près de la fenêtre, le divan entouré d’étagères couvertes de livres. C’est là que dormira la petite fille, c’est là qu’a dormi sa mère jusqu’à son mariage.

De l’autre côté du couloir, une minuscule salle de bain avec, sur un mur, la collection de porte-clefs du grand-père. Ensuite, une minuscule cuisine et des toilettes microscopiques.

La petite fille est très entourée. Sa grand-mère lui parle beaucoup, son grand-père est sans doute là aussi (probablement est-il en vacances ? on est en août et il attend la naissance du deuxième bébé de sa fille unique, peut-être un garçon cette fois-ci ?) Il y a aussi la grand-tante de la petite fille, et son mari. Ils n’ont pas pu avoir d’enfants et sont ravis de profiter pleinement de la petite fille. Et il y a son arrière-grand-mère, une très vieille dame qui fait un peu peur (elle est vraiment très vieille : quatre-vingt-un ans et elle a de la moustache et des poils au menton qui piquent). Tout ce monde-là est émerveillé devant la petite fille qui est si mignonne, ils lui parlent tous russe et la petite fille commence à parler, russe évidemment (la grand-mère racontera souvent avec fierté que sa petite-fille a commencé à parler chez elle et a parlé russe avant de parler français…) Toutes ces grandes personnes lui chantent des comptines, l’emmènent au parc, bref, ça doit être plutôt agréable finalement. Et ça a l’air parti pour durer. Combien de temps ça dure, l’histoire ne le dit pas, mais quinze jours paraît probable. Quinze jours, pour une petite fille de dix-neuf mois, c’est très long ! C’est un peu comme quinze mois pour un-e adulte de cinquante ans…

Seulement voilà… Un jour, les grands-parents partent avec la petite fille. Lui a-t-on expliqué quelque chose ? L’histoire ne le dit pas, mais quand bien même, faute de la moindre référence, ce quelque chose aurait-il le moindre sens pour elle ? Le trajet se fait sans doute avec la Dauphine du grand-père mais peu importe. Voilà que, soudain, descendue du véhicule, la petite fille reconnaît la porte de l’immeuble, la cage d’escalier, la porte de l’appartement. Et, quand la porte s’ouvre et que sa maman la regarde, la petite fille la fusille de ce regard noir qui en effraiera plus d’un-e par la suite. Ce n’est qu’à ce moment-là que la maman comprend qu’elle a fait une grosse bêtise, mais il y a gros à parier qu’elle ne sait même pas que c’est encore pire que ce qu’elle croit, et que la bêtise, ce n’est peut-être pas qu’elle ait abandonné sa petite fille, mais qu’elle l’ait reprise. Quand la petite fille entre dans l’appartement, il y a là un affreux bébé à bulles qui a pris sa place, et rien ne sera jamais plus comme avant.