J’ai été migrante (suite)

Je voulais ajouter que la situation des Russes de l’époque était assez proche de celle des Syriens actuellement, sinon qu’ils avaient la peau claire et étaient chrétiens. Mais à l’époque, il y avait de nombreux attentats perpétrés par des anarchistes russes et Henri Troyat (né Lev Tarassov à Tiflis (Tbilissi) en 1911, comme mon grand-père) raconte bien dans « Un si long chemin » la méfiance hostile à laquelle les Russes émigrés ont dû faire face. Et, tout comme les Syriens aujourd’hui, ils espéraient bien rentrer chez eux dès que possible. Ils ont gardé cet espoir jusqu’en 1945, soit près de trente ans ! Trente ans de provisoire, trente ans avec les valises conservées précieusement dans un coin de l’appartement pour pouvoir repartir. Mais, bien sûr, ils ne sont jamais rentrés chez eux.

Comme tous les émigrés qui arrivent maintenant, ils ont dû tout quitter pour sauver leur peau : famille, amis, biens, métier, statut social… Il ne doit pas être facile à vivre de passer de sénateur ou gouverneur à garçon de bureau ou comptable dans une épicerie, en plus de la douleur d’avoir perdu ses proches, et son pays bien-aimé.

L’exil est une chose terrible et il faut être un pauvre imbécile sans imagination jamais sorti de chez lui pour croire que toutes ces personnes qui fuient leur pays le font de gaieté de coeur. Cela demande un immense courage et comment ce courage est-il récompensé ? Par des difficultés sans nom créées par des crétins limités, comme si d’avoir tout perdu ne suffisait pas.

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J’ai été migrant-e

Je n’ai pas de compte touiteur, mais je veux dire que moi aussi, je suis issue de l’immigration : mes arrières-grands-parents maternels ont fui la Révolution russe, avec mes grands-parents enfants, ils ont traversé l’Europe dévastée par la Première Guerre Mondiale et la grippe espagnole, jusqu’à finalement arriver en France au bout d’années d’errance, de pays en pays. Ma mère est née apatride et mes arrière-grands parents sont morts apatrides.

On ne sait pas exactement combien de Russes ont ainsi quitté leur mère patrie, certains parlent de 2 millions dont près d’un quart ont été accueillis en France. C’est énorme !

Je suis bouleversée par ce qu’il se passe en ce moment et par l’inertie des politiques. Espèrent-ils que ce problème va se dissoudre de lui-même ?

Espace-temps

Sur cette photo, c’est mon arrière-grand-mère caucasienne, quand elle était jeune, utilisant un des premiers téléphones chez son oncle, vers 1897 probablement.

Jeune fille au téléphone, Tbilissi, fin XIXè siècle

O tempora, o mores, comme disait l’autre : hauts plafonds, profusion de tableaux, de tentures, de tapis, de guéridons, la lourde robe avec sans doute de multiples jupons et un corset… À cette époque, les temps de pose des photos étaient très longs, c’est pourquoi on aperçoit comme un fantôme passant la porte : quelqu’un qui a été trop rapide pour être immortalisé, pas assez pour être invisible.

Ce qui me fascine, c’est que cette arrière-grand-mère, née en 1880, je l’ai connue quand j’étais enfant. Et que si je vis plus de 90 ans comme elle (ce dont je doute fort et que je n’espère pas spécialement), je connaîtrai peut-être mes arrière-petits-enfants, vers 2050. Ouaf, ça fait drôle, hein ?

La jeune fille de ces photo imaginait-elle qu’elle vivrait 97 ans, qu’elle connaîtrait la révolution russe, l’émigration, la guerre, l’électricité et l’eau courante, la radio et la télévision, les automobiles et les Tupperware… ?

Je trouve fascinant que, avec trois générations, c’est-à-dire la vie de trois personnes, on passe ainsi de 1897 à 2050… Quel bond prodigieux ! Et de quoi aura l’air le monde, en 2050 ?

C’est quand j’ai eu des enfants, que je me suis pleinement rendue compte que j’étais comme un maillon de cette immense chaîne, cet immense réseau de l’humanité qui s’étend ainsi à travers le temps et l’espace. Le fait de devenir mère me rend potentiellement ancêtre de combien de personnes ? J’ai compris qu’en mettant au monde un enfant, je ne donne pas seulement la vie à un être humain, mais peut-être à des dizaines, des centaines, des milliers… C’est assez curieux, comme sentiment, même pas vraiment grisant, au contraire, je trouve que ça me replace comme simple maille du filet, petit maillon de la longue chaîne…

 

Art russe

Grâce au blog de Lizotchka, j’ai eu envie d’en savoir davantage sur la peinture russe et je suis tombée sur cette merveille, un petit musée virtuel de l’art russe. J’ai passé un long moment à admirer de nombreuses oeuvres de divers peintres. Mon préféré : Ivan Chichkine, et ses paysages lumineux, allez voir, ça vaut le détour.

Et puis un tableau de Répine

repin_turfbedm’a évoqué une vieille photo de famille (la jeune femme en noir au centre de la photo, c’est mon arrière-grand-mère de Tbilissi) :

mon arrière-grand-mère de TbilissiLa ressemblance est troublante, non ? Le tableau date de 1876, la photo probablement plutôt des années 1910 mais ce sont les mêmes genres de vêtements : robes très claires ou très sombres pour les femmes qui ont un ouvrage à la main, uniforme de certains hommes… Images de la grande bourgeoisie de la fin du XIXè, les choses changeaient moins vite en ce temps-là que maintenant 😉
Image d’un apparent bonheur paisible, mais qui cache beaucoup de misère, puisque peu après la Révolution a éclaté ; il semble plus facile d’être jeune, beau et riche, et pourtant parfois ça se paye cher 😦

Belles dames et belles robes

Dans la série de mes photos de famille qui évoquent des tableaux de peintres russes… Voici mon arrière-grand-mère russe…

mon arrière-grand-mère russe du temps de sa splendeur

… et un tableau de Leon Bakst, « Portrait de la Comtesse Keller » :
Leon Bakst - Mme Keller

C’était l’article de Louvreboite sur les crinolines, qui m’avait rappelé cette photo et ce tableau. Quand j’étais gamine, j’adorais dessiner des crinolines, mais je crois que je n’ai pas gardé un seul de ces dessins. Les crinolines m’évoquent immanquablement « Les malheurs de Sophie« . C’était un peu plus tôt que les robes de mon arrière-grand-mère et la Comtesse Keller ; ces dernières sont moins spectaculaires, mais sûrement beaucoup plus faciles à porter. On est quand même loin des jeans 😉

Moissons russes

En février 2009, j’avais trouvé un site internet très intéressant sur l’art russe. Parmi les nombreux tableaux qui y sont reproduits, celui-ci, de Grigoriy Grigoryevich Myasoyedov (Григорий Григорьевич Мясоедов) (1834-1911), représentant des faucheurs (1887).

myasoedov_harvestParmi les photos de famille que ma tante détient encore jalousement, celle-ci représentant les moissons dans la province de Riazan, où mon arrière-grand-père avait une propriété. Ça devait être peu avant la révolution. Elle est un peu penchée et il en manque un morceau, j’espère l’avoir entière un de ces jours.

moissons russesQuoi qu’il en soit, la similitude entre les deux est troublante. Rien à voir avec nos moissons du XXIè siècle, avec des machines aussi grosses que des maisons (et coûtant le même prix qu’une maison !), avec lesquelles un gars tout seul peut moissonner jusqu’à trente hectares par jour !

(je n’ai toujours pas réussi à récupérer ne serait-ce que des scan de ces photos de famille, grmbl…)

Film « Le Concert »

En novembre 2009, je suis allée voir « Le Concert », film de Radu Mihaileanu, qui venait de sortir. L’histoire : Andrei Filipov était le plus grand chef d’orchestre d’Union soviétique et dirigeait le célèbre Orchestre du Bolchoï sous Brejnev. Mais après avoir refusé de se séparer de ses musiciens juifs, dont son meilleur ami Sacha, il a été licencié en pleine gloire. Trente ans plus tard, il travaille toujours au Bolchoï mais… comme homme de ménage. Un soir, alors qu’Andrei est resté tard pour astiquer le bureau du maître des lieux, il tombe sur un fax adressé au directeur : le Théâtre du Châtelet convie l’orchestre du Bolchoï à venir jouer à Paris. Soudain, Andrei a une idée de folie : pourquoi ne pas réunir ses amis anciens musiciens, qui vivent aujourd’hui de petits boulots, et les emmener à Paris, en se faisant passer pour le Bolchoï ? L’occasion tant attendue de prendre enfin leur revanche…

Première agréable surprise : la VOSTF (version originale sous-titrée français). Les acteurs russes jouent en russe, les acteurs français en français, tout est sous-titré (même le français, c’est rigolo). Pour moi, dont les racines russes sont si vivantes, c’était très émouvant. Et, indépendamment de ça, je pense que c’est une des forces du film. J’ai lu que, dans un premier temps, il devait être tourné en anglais avec des acteurs américains ! My god… Je pense que ce serait alors devenu une grosse farce sans l’émotion que ce film véhicule et qui fait toute sa force.

La langue russe parlée me touche toujours autant. Justement, l’envie de m’y remettre une fois de plus me titille depuis quelques jours. Je me rends compte que, si au début de mon réapprentissage je cherchais à retrouver « ma » Russie, celle de mes ancêtres qui n’existe plus que dans les rêves des survivants de l’émigration, et qui m’a été transmise, maintenant j’ai envie de connaître la Russie et les Russes d’aujourd’hui. Peut-être en grande partie grâce au blog et aux échanges avec Plume de loin, une blogueuse moscovite et francophone ?

Donc je me suis régalée. J’ai beaucoup ri et beaucoup été émue. Je me sens proche de ce côté « oriental-méditerranéen du nord » qui fait peut-être ce que les Français appellent « l’âme slave » ? Je me sens proche de ce côté débrouille, organisation bordélique qui retombe quand même sur ses pattes, j’y ai retrouvé ce que j’aime dans une association avec laquelle j’ai fait quelques voyages mémorables : la chaleur humaine, l’improvisation, la générosité, la débrouille. Quand ils sont à l’aéroport à fabriquer leurs faux passeports, je nous ai revus au port de Gibraltar, attendant le bateau pour Tanger, ou pique-niquant dans Utrecht, à même le trottoir… Certaines scènes (les gitans qui dansent autour de leur feu de camp ou dans le métro) m’ont évoqué cette mémorable soirée à Meknès, où nous avons dansé et chanté à quinze ou vingt dans une pièce de moins de dix mètres carrés avec cette famille que nous ne connaissions que depuis quelques heures et qui nous avait accueillis avec tant de chaleur et de générosité.

Ces histoires de personnes qui ont tout perdu, dont la vie est fracassée, qui sont emprisonnées dans une vie médiocre et la mesquinerie ambiante, l’impossibilité d’exprimer tout leur art, toutes leurs compétences, privées de ce qu’elles aiment par-dessus tout : la musique… Mais qui se battent pour en sortir malgré les obstacles… ça me parle, évidemment !

Et je me rends compte que la musique, c’est quelque chose de particulier. La beauté visuelle me touche, mais la musique, c’est autre chose, ça plonge direct à l’intérieur, ça réveille des images, des sensations, des émotions… D’un seul coup, mon intérieur devient comme agrandi, peut-être même infini ?

En revenant de ce film, j’ai regardé sur internet : les spectateurs sont généralement aussi enthousiastes que moi, et les critiques professionnels sont, pour la plupart, très… critiques. Eh bien moi, j’ai trouvé ce film excellent, j’ai trouvé qu’il n’avait que les défauts de ses qualités, j’ai trouvé les acteurs russes remarquables (bien plus crédibles que les acteurs français) et je vous conseille d’aller le voir.

 

P.S. Plume de loin me répondait ceci : « Le sujet m’a rappelé un peu un autre film russe dont le titre est « La fenêtre à Paris« . Il s’agit d’un instituteur licencié qui a trouvé à Moscou des années 90 une fenêtre qui menait directement à Paris. Et il a décidé d’offrir à ses ex-élèves la visite dans cette ville. Pour beaucoup de gens d’époque de Perestroyka c’était comme la visite dans le rêve.

De temps en temps les réalisateurs russes font des films bons et touchants mais j’ai peur que plus souvent ils imitent le modèle hollywoodien…  »

 

Maurice Druon

Un jour, j’ai appris le décès de Maurice Druon. Je ne savais pas qu’il était lui aussi d’origine russe ni qu’il était le neveu de Kessel et co-auteur avec celui-ci des paroles françaises du Chant des Partisans.

J’insiste : co-auteur des paroles françaises et non co-auteur de ce chant comme je l’ai lu à divers endroits. Rendons à Anna Marly ce qui lui appartient : la musique et les paroles originales du Chant des Partisans sont de Anna Marly.

Par contre, je me souvenais que Maurice Druon était l’auteur des Rois Maudits, que j’ai dévorés au cours d’une de mes premières années de fac. J’aime relire les livres et pourtant je n’ai jamais relus ceux-ci. Je serais tentée de dire que c’est un peu trop long mais ce serait faire preuve de mauvaise foi ! Je suis prête à parier qu’il n’y a pas plus de pages dans les sept tomes des Rois Maudits que dans les sept tomes de Harry Potter en anglais . Ou, en tous cas, que je relirais plus rapidement les uns que les autres. Or je ne me suis pas privée de relire plusieurs fois les milliers de pages des aventures du petit sorcier…

La vraie raison est plutôt sans doute que cette longue et passionnante histoire des rois de France du XIVè siècle est quand même extrêmement cruelle, que je n’ai toujours pas oublié certains passages et que je ne me sens pas le courage de refaire face à toutes ces horreurs.

Mais pour moi, Maurice Druon était surtout et avant tout l’auteur de « Tistou les Pouces Verts » dont j’ai déjà parlé ici.

Requiescat in pace.