Se complaire dans la souffrance, vraiment ?!

Je suis en colère, parce que récemment MdK a sorti un livre sur les surdoués et qu’elle a le culot de prétendre que certaines personnes « se complaisent dans la souffrance ». Je suis déçue et furieuse : comment elle, peut-elle prétendre une bêtise pareille ? En réalité, cette affirmation n’est que l’aveu d’impuissance d’une personnes qui a atteint son niveau d’incompétence (tout le monde a un niveau d’incompétence, faut-il le rappeler ?) Tout comme les médecins qui vous disent que « c’est dans la tête » parce qu’ils ne savent pas expliquer le problème de santé de leur patient. Un habitant de mon village en est mort, de ce genre de certitude si confortable (ce n’était pas dans la tête, c’était dans le ventre alors qu’ils examinaient en vain son coeur…) Il est tellement plus facile de culpabiliser la victime/le malade que de reconnaître son incompétence et son impuissance ! Le déni est une arme terrible, entre certaines mains. Prétend-on des cancéreux qu’ils se complaisent dans leur maladie ? Reproche-t-on aux diabétiques de ne pas pouvoir faire baisser leur taux de sucre sanguin simplement avec leur volonté ?

Personne ne se complaît dans la souffrance, absolument personne. Mais parfois, quand on vit dans la maltraitance depuis si longtemps (probablement même qu’on y vit depuis toujours, comment sortir de la seule situation qu’on connaisse, de celle avec laquelle on s’est construites ?) elle nous anesthésie et tenter d’en sortir peut s’avérer encore plus douloureux que d’y rester. Ce mécanisme diabolique est très bien expliqué ici. Quand on sort de l’emprise de la situation de maltraitance, on est assailli de souvenirs, d’émotions et en particulier honte et culpabilité, de voix qui nous reprochent tout ce qu’on fait ou ne fait pas… C’est juste insupportable.

Soit dit en passant, ce qui serait intéressant, c’est qu’on se penche non seulement sur le problème des femmes qui restent sous l’emprise d’hommes maltraitants, mais aussi sur le problème de ces hommes qui restent sous l’emprise de leur propre violence. Pourquoi est-il si difficile de voir qu’il y a réellement un problème de violence masculine, qu’elle n’est pas acceptable (est-elle normale ? on finirait par le croire !) et que c’est à la racine de ce problème qu’il faudrait s’attaquer. Il me semble que ce sont finalement les mêmes causes qui poussent des hommes à être violents et des femmes à rester avec eux : s’anesthésier émotionnellement pour souffrir moins.

Je suis en train de vivre une situation, qui illustre en partie, je crois, ce problème. Quand je bouquine ou que je suis à l’ordi à faire des choses qui m’occupent la tête, j’oublie ma souffrance, même si au final ce n’est guère gratifiant parce que sans réel autre but que me sentir moins mal. Comme l’alcoolique picole, le joueur joue ou le « workoolic » se submerge de travail. Ça me nourrit d’une certaine manière (apprendre des choses intéressantes, ou me sentir bien d’avoir identifié une nouvelle bestiole ou trouvé un nouvel ancêtre, par exemple). Mais globalement, ça me donne l’impression de passer mon temps à simplement me cramponner pour tenir le coup, je vois bien que je ne fais pas un tas de choses que je voudrais faire et que j’aurais le temps de faire si je passais moins de temps devant cet écran ou ce livre. C’est simplement la façon la plus supportable pour moi d’arriver à juste tenir le coup : une petite vie solitaire coupée autant que possible de la vie humaine normale, avec aussi peu de vagues que possible. Tout le reste m’épuise et me plonge dans des remous douloureux.

Dès que j’essaie de faire des choses plus concrètes, celles dont j’ai envie ou dont le but m’intéresse, ça devient extrêmement douloureux et me paralyse, alors même que je voudrais faire ces choses, ou que je voudrais qu’elles soient faites. Agir me ramène sans cesse à tout ce que j’ai fait de travers, ou ce que j’ai raté, ou aux mauvais choix (et en étant dyspraxique, les ratages ne manquent pas…) ou simplement aux choix (on ne peut pas tout faire, il faut choisir et simplement admettre de n’avoir pas fait ci ou ça parce qu’on a fait autre chose). D’une part ça me ramène à tous ces souvenirs déplaisants, d’autre part il y a dans ma tête cette voix qui ne cesse de critiquer mes choix, et ce que je fais et comment je le fais etc. C’est épuisant et démoralisant et douloureux. Certes, quand je réussis qqchose, je suis super contente, c’est gratifiant et ça me « nourrit ». Mais c’est beaucoup trop aléatoire, il y a pour moi une sorte de prise de risque démesurée parce que le coût émotionnel ou psychique est énorme, pour un résultat incertain.

Par exemple, mon jardin : ça me plaît de jardiner et les personnes qui viennent voir mon lopin le trouvent merveilleux. Et moi aussi, je le trouve merveilleux. Mais en même temps, je ne cesse de voir tout ce qu’il faudrait faire et que je n’arrive pas à faire alors que je pourrais, je tourne en rond parce que je ne sais pas par quoi commencer et dès que je décide de faire un truc, je suis assaillie par cette sale voix qui me reproche de ne pas faire le reste. En plus, les résultats sont décevants (légumes minuscules, en quantités insuffisantes, la terre lourde, les dégâts des limaces, lapins, campagnols…) Pourtant, c’est vraiment une activité que j’aime et quand je mange un repas de mes légumes, ou que j’orne ma table avec un bouquet de mes fleurs, je suis super contente.

Là, je suis dans mon chantier cabane : j’ai (évidemment !) mal choisi l’emplacement de ma cabane il y a cinq ans, elle est sur une source intermittente (elle se remplit d’eau quand il pleut trop longtemps, le sol est gadouilleux une partie de l’année et la base des planches est toute pourrie). J’ai donc décidé de la déconstruire et de la reconstruire plus loin, avec l’aide d’un copain qui aime construire des cabanes (et a, d’ailleurs, construit en grande partie celle-ci) et de qqs autres en main d’oeuvre. J’ai défriché le nouvel emplacement, commencé à vider la cabane et ses alentours (ça dure depuis des semaines ! alors que n’importe qui aurait plié ça en une demi-journée…) et on commence le chantier samedi prochain. Je suis complètement déprimée, plombée, par ce projet. Parce que je suis incapable de faire ça seule alors que techniquement, je pourrais. Parce que tout me prend un temps fou. Parce je doute de tout. Parce que je culpabilise d’avoir mal choisi l’endroit de la première et peur d’avoir mal choisi le second emplacement et de ne pas m’en rendre compte. Je culpabilise de devoir faire appel aux autres. Et le jour J. je sais que je serai comme une poule devant un couteau. Et comme on n’aura pas le temps de tout faire, je vais me retrouver avec un chantier en cours, que je devrais théoriquement savoir terminer (clouer des planches, je sais faire) mais qu’il me faudra des semaines pour mener à bien, pour diverses raisons (fatigue, manque de motivation, autre chose de + gratifiant à faire que clouer des planches…) Je suis assaillie d’émotions et d’idées noires extrêmement difficiles à supporter.

Qu’on ne vienne pas me dire que je rumine ou que je n’ai qu’à penser à autre chose. Si je le pouvais, je le ferais. Je suis assaillie par ces émotions et ces voix. Elles s’imposent à moi, comme la maladie s’impose au malade, ni plus ni moins. Alors oui, je souffre moins en restant devant mon écran ou derrière mon livre, à reporter sine die mes rares projets. Autrefois, je me suis bercée de rêves irréalisables, je n’y arrive plus, et cela me manque. La lucidité a un coût terrible.

Se complaire dans la souffrance, vraiment ! Que cette merveilleuse spécialiste des surdoués s’informe un peu, qu’elle lise « Le soi hanté », qu’elle sorte un peu de son petit confort (on se demande vraiment qui se complait dans sa situation !) et elle verra la réalité dans son horreur : il est des souffrances indicibles, il est des souffrances dont on ne guérit peut-être jamais, en grande partie par manque de professionnels compétents, à cause de ce déni généralisé. Des souffrances qui ne peuvent qu’être aggravées par les propos culpabilisants de ce type (cette expression est vraiment un « pousse au suicide »). Des souffrances qui seraient parfaitement évitables parce que la maltraitance n’est pas une fatalité, c’est un fait social.

Dissociation structurelle de la personnalité et douance

J’ai commencé récemment la lecture d’un ouvrage passionnant et qui m’apporte curieusement beaucoup d’apaisement : « Le soi hanté » (de Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele, éd. De Boeck) et je vais tenter de partager ici ce que j’en ai déjà compris. Attention, je ne suis pas « spécialiste » mais, comme le précisent les auteurs de l’ouvrage, les personnes concernées comprennent souvent mieux celui-ci que les professionnels… J’écris donc ici ce que j’ai compris de ce que j’ai lu (sachant que je n’ai pas encore tout lu, l’ouvrage fait plus de 500 pages).

Nous sommes tou-te-s constituées de multiples facettes (comme des diamants !) qui, chez une personne « normale » (y compris surdouée) sont liées les unes aux autres, communiquent et interagissent. Quand il y a un traumatisme, par exemple un accident, la « partie émotionnelle » (terme employé dans le livre) liée à ce traumatisme va s’isoler, et la personne, qui mène par ailleurs une vie normale, va tout faire pour éviter cette partie douloureuse. Un exemple donné dans le livre : une femme violée dans une voiture noire quand elle était enfant, va développer une phobie des voitures noires, peu handicapante au quotidien mais qui peut la conduire à une crise de panique incontrôlable si elle se retrouve obligée de monter dans une voiture noire.

Quand une personne subit de multiples traumatismes (maltraitances, négligences, maladies, morts de proches, accidents…), elle va se cliver en de nombreuses parties dissociées les unes des autres : une « partie apparemment normale » qui gère le quotidien et tente d’éviter les situations rappelant le traumatisme ou susceptibles de réveiller la souffrance qui lui est liée, et un certain nombre de « parties émotionnelles ». Ces diverses parties sont activées selon les moments, elles communiquent peu ou mal entre elles.

Personnellement, cela fait quelques années que je sens bien cette impression que « il y a un monde fou là-dedans, qui passe son temps à se tirer dans les pattes », impression d’être habitée par au moins une demi-douzaines de personnes différentes les unes des autres, de devoir louvoyer entre les peurs des unes et des autres, de devoir ruser avec moi-même pour tenter de faire ce dont j’ai envie sans en être empêchée par une de mes parties etc. Et de ne pas être du tout la même personne selon les situations ou selon qui j’ai en face de moi. Un quasi impossibilité à définir qui je suis, ce que j’aime, ou comment je pourrais réagir dans telle ou telle situation.

Je ne sais pas si l’explication est très claire.

Une conséquence de l’accumulation de traumatismes (état de stress post-traumatique chronique) en est que chaque partie va développer ses propres phobies, et que ces phobies vont en générer d’autres au fil du temps. Une autre conséquence en est que la personne en état de stress post-traumatique chronique va s’épuiser à éviter chacune des innombrables situations réveillant une phobie, et s’épuiser à tenter de mener malgré tout une vie normale. C’est possible un temps, mais l’âge venant, et les phobies se développant en cascade, il arrive un moment où l’on est complètement coincée. À noter que ces personnes développent souvent de nombreux problèmes de santé liés à cet état de stress permanent, qui accroissent leur épuisement.

Les personnes dissociées (dissociatives ?) ont une capacité étonnante à semer la confusion chez leur interlocuteur, que j’ai expérimentée par exemple cet été avec un coach. C’est assez surprenant à observer.

Je pense aussi que pour les enfants de tels parents, cela doit créer une forme de maltraitance, l’enfant ne sachant jamais quel parent il aura devant lui et sachant que Dr Jekyll peut se transformer en Mr Hyde pour une vétille. Et donc stress chronique etc., le cercle infernal est enclenché… C’est un peu hors sujet, mais je pense qu’après plusieurs guerres en cent ans, et avec souvent des histoires d’exil dans leurs familles, la plupart des Français est vraisemblablement concernée par le traumatisme chronique, transmis en silence de génération en génération. Il est donc vraiment important de se pencher sur cette question. Je précise d’ailleurs que cette idée de dissociation a été émise par Pierre Janet à la fin du XIXè siècle ! Il serait temps de la développer ? En effet, les thérapeutes qui ne sont pas vraiment formés à la dissociation structurelle de la personnalité, càd la majorité des thérapeutes, ne peuvent pas grand chose pour les personnes dissociées (dissociatives ?)

Enfin, je serais tentée de penser qu’une personne surdouée, avec son hypersensibilité, va être traumatisée par des événements qui seront simplement désagréables pour des personnes moins sensibles. De plus, ne pas se savoir surdouée peut déjà causer un stress permanent, surtout si l’on est dyssynchrone (dyslexie, dyspraxie…) : pour le vivre, je peux témoigner que la dyspraxie non détectée génère une anxiété chronique (et justifiée) qui conduit à éviter toute situation qui va réveiller l’épouvantable « je ne vais jamais y arriver », de fait un nombre quasi illimité de situations banales. On pourra alors probablement parler de phobie sociale ? Mais c’est en réalité beaucoup plus compliqué que ça.

Voilà ce que je peux dire à ce jour sur la dissociation structurelle de la personnalité en lien avec la douance.

La lecture de ce livre est apaisante pour moi, sans doute parce que pour la première fois on me parle vraiment enfin de moi, d’une façon respectueuse et adulte, sans pessimisme ni optimisme délirant mais avec réalisme et espoir et des propositions concrètes d’actions, ce qui est loin d’être simple. Depuis vingt ans j’enchaîne les psychothérapies et vois ma situation se dégrader malgré pourtant d’indéniables améliorations psychiques (liées simplement à une progressive prise de conscience) et malgré mes efforts, je commençais vraiment à perdre espoir. Cet ouvrage me permet enfin de faire la synthèse de mes diverses hypothèses : la douance et la dyspraxie ne m’expliquaient pas tout, les traumatismes connus de mon enfance non plus, maintenant que je peux faire la synthèse de tout ça je me sens enfin en cohérence.

Merci aux auteurs et traducteurs de cet ouvrage, ainsi qu’aux personnes oeuvrant à mieux faire connaître les « différences et souffrances des adultes surdoués ».

Extra-terrestre

« Notre vaisseau intergalactique se scratche sur une planète inconnue, nous nous en extrayons péniblement, épuisé, terrifié… avec un peu de chance, nous rencontrons des extra-terrestres prévenants, qui vont se réjouir de notre venue, nous parler leur charabia, nous envelopper de douceur, de compréhension et subvenir à tous nos besoins perçus malgré la barrière de la langue. Avec pas de chance, nous rencontrons des extra-terrestres qui sont des brutes, nous mettent en geôle, nous nourrissent n’importe quand de trucs dégueu et nous en sortent de temps en temps pour nous exhiber comme un animal de foire. Entre les deux, il y a les extra-terrestres bien emmmmbêtés, qui ne savent pas quoi faire et sont terriblement maladroits. Ils font tout de travers et c’est désespérant.

Je pense qu’il y a difficilement pire à imaginer que la souffrance morale du bébé abandonnée seule face à ses angoisses et ses frustrations au fond de son berceau… »

Un petit bout de texte écrit le 8 septembre 2008, que j’aurais aimé bien être capable de développer mais pour le moment…

Le truc, c’est qu’entre temps, j’ai appris que je suis « hp », et ça change beaucoup de choses, en explique beaucoup, et en particulier cette sensation parfois d’être une extra-terrestre.

Sauf que… là je décris comment je me sentais extra-terrestre dans ma famille, que je sais être intégralement hp, mais hp qui s’ignore, malheureusement… 😦

À suivre…

La petite fille

Prologue

Ce n’est sûrement pas un hasard si je peux enfin écrire cet épisode le 21 septembre 2011, jour du 10è anniversaire de l’explosion d’AZF. Comme tous les Midi-Pyrénéens, j’ai été très touchée par cet accident (et c’est un euphémisme). Je suis passée devant AZF exactement une demi-heure avant l’explosion, de là où j’étais je l’ai entendue en croyant que c’était un attentat du côté de l’aéroport ou d’Airbus, ensuite j’étais sur la rocade quand le nuage est passé, et pendant quelques interminables minutes j’ai pensé que j’allais peut-être périr asphyxiée dans ma voiture, seule et pourtant entourée de milliers d’inconnus, tous coincés comme moi dans un gigantesque embouteillage.

Bien sûr, avant ça il y avait eu le choc de l’attentat du 11 septembre comme pour tout le monde et, pour ce qui me concerne, deux décès de proches les 5 et 6 septembre. J’étais allée aux obsèques de ma dernière grand-tante, que j’aimais beaucoup, le 13 septembre, et je trouvais que ça commençait à bien faire. Mais là n’est pas le propos. Quand vous aurez tout lu, vous comprendrez peut-être comme moi pourquoi c’est juste aujourd’hui que ce texte éclot enfin.

J’étais partie raisonnablement me coucher pour être en forme le lendemain, jour de marché. Et je ne sais pas ce qui m’a pris. J’étais roulée en boule dans mon lit, j’ai serré mes poings sur mes yeux (si fort et si longtemps que j’ai tapé le texte ci-dessous à l’aveuglette tant ma vue est restée trouble un long moment) et ce récit, qui me hante depuis des mois, m’est enfin venu sous une forme racontable. J’ai tremblé, mon coeur a battu la chamade, mais je suis allée au bout et je me sens mieux (j’ai faim !) Pas envie de me relire, je le livre tel qu’il m’est venu, et c’est bien sûr une histoire vraie, puisque je ne sais pas inventer.

La petite fille (21 septembre 2011)

C’est l’histoire d’une petite fille de dix-neuf mois, qui vivait avec ses parents dans un appartement d’une banlieue lyonnaise. La petite fille n’avait jamais quitté sa maman, sauf parfois pour de courts moments quand celle-ci la confiait à ses voisins plus âgés, un couple sans enfants, ravi de pouponner à l’occasion. Comme la petite fille ne parlait pas encore, sa maman croyait qu’elle ne pouvait pas comprendre, alors elle ne lui parlait pas beaucoup. Mais quand elle le faisait, c’était en russe, sa langue maternelle à elle. Le reste du temps, la maman parlait français : à son mari, ses voisins, aux commerçants. Il y avait deux langues, dans la vie de la petite fille.

Croyant que sa petite fille ne pouvait pas comprendre puisqu’elle ne parlait pas, la maman ne lui avait pas expliqué qu’elle était enceinte, que bientôt il y aurait un bébé avec eux.

Un jour, une amie de la maman est venue, elle était aussi la marraine de la petite fille, mais celle-ci ne le savait sans doute pas. Est-elle venue une seule journée, ou plusieurs jours ? L’histoire ne le dit pas. Quoi qu’il en soit, un beau jour de cet été-là la petite fille et sa maman sont allées à la gare avec la marraine. Seulement la maman a mis sa petite fille dans les bras de la marraine, la marraine est montée dans le train avec la petite fille dans ses bras, la porte du train s’est fermée, le train est parti et la maman de la petite fille a disparu.

Je devrais arrêter le conte ici. Car c’est à ce moment-là qu’a lieu la dévastation, l’effondrement intérieur de l’univers de la petite fille, effondrement certainement comparable à la destruction des Twin Towers pour les New-Yorkais.

Mais continuons, car la vie continue, elle !

La marraine a installé la petite fille sur un siège du train et elle s’est assise en face, ou à côté d’elle, l’histoire ne le dit pas. Ce que l’histoire dit, c’est que la petite fille est restée silencieuse et immobile pendant tout le trajet. Lyon-Paris, en 1963, ça devait prendre pas mal d’heures, et pas mal d’heures, c’est long pour une petite fille de dix-neuf mois, mais existe-t-il encore un temps et un espace, quand on a dix-neuf mois et que le monde s’est effondré ? Existe-t-il encore autre chose qu’un grand trou noir plein de larmes qui se forme, grandit, s’étend et menacera de l’engloutir pendant des décennies ? Existe-t-il alors autre chose que l’angoisse aux longs doigts glacés qui surgira aux décours de sa vie, parfois dans les moments les plus inattendus ?

Le train a fini par s’arrêter pour de bon. La marraine a pris sa petite fille dans ses bras, elles sont descendues du train. Là, sur le quai, un homme et une femme les attendaient et les ont accueillies avec joie (l’histoire ne le dit pas, mais je le sens comme ça). Ils ont pris la petite fille dans leurs bras, lui ont parlé russe comme sa maman. La marraine a disparu, mais est-ce que ça avait de l’importance ?

L’homme et la femme, c’étaient les grands-parents maternels de la petite fille, mais le savait-elle ? Cela avait-il du sens pour elle ? Les connaissait-elle ? Cela non plus, l’histoire ne le dit pas. Les grands-parents, heureux et fiers, ont emmené la petite fille chez eux : un vieil immeuble avec un torréfacteur dans la cour, tout l’escalier sent bon le café fraîchement torréfié. L’escalier sent aussi la cire, c’est un vieil escalier qui grince, il est en bois, avec un tapis rouge retenu à chaque marche par une tringle en laiton (la petite fille y est revenue plus tard, c’est pour ça qu’elle s’en souvient aussi précisément).

L’appartement des grands-parents est tout petit, encore plus petit que celui où la petite fille vivait avec ses parents. Il est tout petit et sombre, mais chaleureux. Une entrée minuscule, avec un meuble étroit fabriqué par le grand-père et, dessus un gros téléphone noir, qui sonne de temps en temps, vigoureusement, et dans lequel la grand-mère parle avec animation. À gauche, une petite chambre, meublée d’un grand lit, et une sorte de long buffet en guise de commode. Un ou deux fauteuils, aussi. Ensuite, un petit salon – salle à manger, qui communique avec la chambre, mais auquel on accède par le couloir. Dans ce salon, une table massive en bois, quatre larges chaises, un buffet avec les mêmes moulures indescriptibles que la table et, au fond, dans l’angle, près de la fenêtre, le divan entouré d’étagères couvertes de livres. C’est là que dormira la petite fille, c’est là qu’a dormi sa mère jusqu’à son mariage.

De l’autre côté du couloir, une minuscule salle de bain avec, sur un mur, la collection de porte-clefs du grand-père. Ensuite, une minuscule cuisine et des toilettes microscopiques.

La petite fille est très entourée. Sa grand-mère lui parle beaucoup, son grand-père est sans doute là aussi (probablement est-il en vacances ? on est en août et il attend la naissance du deuxième bébé de sa fille unique, peut-être un garçon cette fois-ci ?) Il y a aussi la grand-tante de la petite fille, et son mari. Ils n’ont pas pu avoir d’enfants et sont ravis de profiter pleinement de la petite fille. Et il y a son arrière-grand-mère, une très vieille dame qui fait un peu peur (elle est vraiment très vieille : quatre-vingt-un ans et elle a de la moustache et des poils au menton qui piquent). Tout ce monde-là est émerveillé devant la petite fille qui est si mignonne, ils lui parlent tous russe et la petite fille commence à parler, russe évidemment (la grand-mère racontera souvent avec fierté que sa petite-fille a commencé à parler chez elle et a parlé russe avant de parler français…) Toutes ces grandes personnes lui chantent des comptines, l’emmènent au parc, bref, ça doit être plutôt agréable finalement. Et ça a l’air parti pour durer. Combien de temps ça dure, l’histoire ne le dit pas, mais quinze jours paraît probable. Quinze jours, pour une petite fille de dix-neuf mois, c’est très long ! C’est un peu comme quinze mois pour un-e adulte de cinquante ans…

Seulement voilà… Un jour, les grands-parents partent avec la petite fille. Lui a-t-on expliqué quelque chose ? L’histoire ne le dit pas, mais quand bien même, faute de la moindre référence, ce quelque chose aurait-il le moindre sens pour elle ? Le trajet se fait sans doute avec la Dauphine du grand-père mais peu importe. Voilà que, soudain, descendue du véhicule, la petite fille reconnaît la porte de l’immeuble, la cage d’escalier, la porte de l’appartement. Et, quand la porte s’ouvre et que sa maman la regarde, la petite fille la fusille de ce regard noir qui en effraiera plus d’un-e par la suite. Ce n’est qu’à ce moment-là que la maman comprend qu’elle a fait une grosse bêtise, mais il y a gros à parier qu’elle ne sait même pas que c’est encore pire que ce qu’elle croit, et que la bêtise, ce n’est peut-être pas qu’elle ait abandonné sa petite fille, mais qu’elle l’ait reprise. Quand la petite fille entre dans l’appartement, il y a là un affreux bébé à bulles qui a pris sa place, et rien ne sera jamais plus comme avant.