Etonnement et beauté

Étonnement, avec cette galerie de photos : http://www.ladepeche.fr/diaporama/mais-ou-est-liu/1351817-16.html Mais comment fait-il ça ?
Beauté, avec cette galerie de photos magnifiques, parfois drôles ou même tragiques : http://www.ladepeche.fr/diaporama/les-gagnants-du-concours-national-geographic-en-images/h6ymi6fub-1jr964xxg8rxsyarlnnn1lr5pwutchib-0bc1-lorgiyufs3br1syspt8zk9pjs6-z2a.html

Juin 1940 – juin 2010

Le 14 juin 2010, Le Monde titrait « Il y a 70 ans, partait le premier convoi pour Auschwitz« . De manière générale, on parlait beaucoup ces jours-là de juin 1940. J’avais alors un peu replongé dans mes archives familiales.

En juin 1940, mon grand-père maternel, apatride d’origine russe, s’étant engagé comme nombre d’étrangers, il devait être quelque part sur le front, mais j’avoue ne rien savoir de plus.

Le 16 juin 1940, son beau-frère (mon grand-oncle, donc) était tué dans les Ardennes, deux jours avant son 38è anniversaire, laissant une veuve de trente ans, enceinte, et trois enfants âgés de trois à huit ans. Il faisait partie du 21è RMVE, premier Régiment de Marche de Volontaires Étrangers créé en septembre 1939. Au cimetière russe de Ste Geneviève des Bois, un petit monument commémore les volontaires russes tués sur le front pendant cette guerre, dont lui.

En juin 1940, mon grand-père paternel était quelque part en Moselle, il était dans les transmissions. Jusqu’au 13 juin, il a écrit quotidiennement à son épouse et, n’ayant pas le droit de lui dire le nom des lieux où il se trouvait, il utilisait des périphrases amusantes (la ville qui porte un nom de fromage mais n’en produit pas, la ville aux fenêtres…) Ma soeur et moi avons réussi à retrouver ces lieux, grâce au petit carnet sur lequel, quand il n’a plus pu écrire à son épouse, il a noté brièvement ses déplacements (entre le 15 juin et son arrivée dans un Stalag en Allemagne).

Le 8 juin 1940, il écrivait :

lettre-1940-06-08RV

le 9 juin 1940
« les nouvelles de la radio nous annoncent toujours l’avance des Allemands, mais en compensation nous leur infligeons de sérieuses pertes. Aussi nous devons souhaiter qu’ils perdent beaucoup de matériel afin de hâter l’heure de la victoire.
[…]
Je pense bien que ton frère devait être inquiet de la situation, surtout s’il a vu passer les appareils qui devaient vous bombarder. Je suis bien content de savoir notre fils à C*** car j’ai appris que tous les enfants de moins de quatorze ans devaient quitter la capitale.
[…]
D’après les déclarations aux armées du Général, je crois comprendre que la décision de la victoire doit être proche, car il prévoit un épuisement rapide des forces matérielles allemandes.
[…]
Ici tout est encore calme, quoique l’annonce d’une bataille prochaine jusqu’à la Suisse soit annoncée. »

le 10 juin 1940
« Je t’écris, il est en ce moment 1 heure du matin. Et il y a une heure que l’Italie est en guerre contre nous. Tu vois qu’elle a choisi le moment propice, celui où nous sommes déjà meurtris par l’Allemagne. Et tout cela n’est pas fait pour arranger la situation. Je crois que nous n’avons plus longtemps à être tranquilles dans notre coin. Mais pour le moment il y a le calme.
Je crois que maintenant tous les États vont se mettre en guerre ou d’un côté ou de l’autre, et cela va faire une belle mêlée et on ne peut pas trop savoir ce qui en résultera.
Je crois que bientôt vous allez devoir évacuer Paris, et je ne sais pas trop où vous irez. […]
Je pense que vous [illisible] votre masque, car maintenant, il faut s’attendre à toutes les barbaries possibles.
Je crois quand même que Mussolini s’est mis en guerre contre nous sans grande conviction de vouloir se battre, car il doit être forcé par ses engagements et je ne sais pas si la Turquie ne se mettra pas de notre côté.
[…] les événements se précipitent et lorsque tu recevras cette lettre, les choses auront changé encore une fois. Les États-Unis vont peut-être nous aider encore plus, car cela ne leur fait pas plaisir que l’Italie se jette dans la bagarre.
[…]
Le beau temps continue, et si ce n’était la triste vision de guerre, on pourrait presque dire que l’on est heureux. »

le 11 juin 1940
« […] l’Italie n’a pas encore osé nous attaquer, car elle sait qu’elle peut y laisser des plumes. Mais la couverture que l’on est obligé de faire, affaiblit quand même notre front de résistance qui n’avait pas besoin de l’être. Je pense que ton frère sera redescendu dans les Alpes, puisqu’ils ont dit à la radio que nos troupes y avaient pris position. Le geste de Mussolini est désapprouvé de tout le monde, sauf de son partenaire.
Ici pour le moment tout est calme comme d’habitude, et pas grand chose ne laisse voir que c’est la guerre, sinon que nous sommes habillés en soldat, et que le soir j’entends les coups de canon, qui ébranlent en pétaradant, le plancher de notre grenier.
Des copains ont vu un Autrichien qui s’était échappé des lignes allemandes et il paraît qu’ils n’ont de l’autre côté pas grand chose à manger, aussi il était paraît-il heureux de se trouver en France. Il était content quand on lui a offert une cigarette comme si c’était une chose attendue depuis longtemps.
[…]
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai idée que vous n’êtes plus à Paris. Il vaudrait peut-être mieux, car il y aura sûrement encore des bombardements.
 »

le 12 juin 1940
« J’ai appris par la radio, qu’à Paris tout le monde devait rester à sa place, aussi, je ne pense pas que vous ayez déménagé, contrairement à ce que je pensais hier […]
Ici, il a fait un bon orage qui a arrosé toute la région […] Il y avait de petites gouttières juste sur mon lit et j’ai dû me lever dans la nuit pour tirer un peu mon lit qui recevait l’eau. C’est le seul incident que j’ai eu de la nuit, à part les coups de canon de gros calibre qui font remuer le plancher à chaque coup tiré.
 »

le 13 juin 1940
« Je t’écris ce soir sur cette carte lettre, sans grande conviction qu’elle te parvienne car je viens d’écouter la radio et l’appel de P. Reynaud demandant l’aide à l’Amérique. Il faut croire que la situation s’aggrave, et j’ai bien peur que Paris soit aux mains des Allemands avant que tu puisses recevoir cette lettre. Et comme vous ne devez pas évacuer, je me demande bien ce que vous allez devenir. Et je crois que de longtemps maintenant je n’aurai plus de nouvelles de toi. Mais tant pis, le tout c’est que tu soies en bonne santé et qu’il ne t’arrive rien. Ne te fais pas de souci pour moi. Ici, tout va encore bien pour le moment. »

Ensuite, il n’y a plus de lettres, jusqu’à août, quand il a recommencé à écrire, depuis le Stalag XIA où il était en captivité. Mais entre le 15 juin et le mois d’août, mon grand-père a pris des notes sur le minuscule carnet qui apparemment ne le quittait pas.

On y voit qu’entre le 15 juin et le 21 juin, il se déplace depuis le lieu dit Bonne Fontaine, entre Munster en Moselle et Fénétrange où il venait de passer un bon moment, jusqu’à Sélestat où ils arrivent le 23 juin (il est écrit « camp de concentration« ). Ensuite, ils iront à pied de Sélestat à Strasbourg (Parc de la foire exposition), une cinquantaine de kilomètres en deux jours. Il n’est pas spécifié quand ils deviennent des prisonniers de guerre. Le 15 juin ? Avant ? Après ? Je l’ignore.

Le 25 juillet, départ de Strasbourg en chemin de fer (wagon à bestiaux) pour le camp de Nüremberg. Il fait les moissons du côté de Stepansposching mais un problème de santé l’oblige à retourner au camp de  Nüremberg qu’il quittera le 12 août en wagon à bestiaux. Voyage de 24 heures, destination Altengrabow (Stalag XIA) où il restera jusqu’à la libération de son camp par les Soviétiques, à la fin de la guerre, cinq longues années plus tard.

Un tranche de vie au coeur de la grande Histoire…