Se complaire dans la souffrance, vraiment ?!

Je suis en colère, parce que récemment MdK a sorti un livre sur les surdoués et qu’elle a le culot de prétendre que certaines personnes « se complaisent dans la souffrance ». Je suis déçue et furieuse : comment elle, peut-elle prétendre une bêtise pareille ? En réalité, cette affirmation n’est que l’aveu d’impuissance d’une personnes qui a atteint son niveau d’incompétence (tout le monde a un niveau d’incompétence, faut-il le rappeler ?) Tout comme les médecins qui vous disent que « c’est dans la tête » parce qu’ils ne savent pas expliquer le problème de santé de leur patient. Un habitant de mon village en est mort, de ce genre de certitude si confortable (ce n’était pas dans la tête, c’était dans le ventre alors qu’ils examinaient en vain son coeur…) Il est tellement plus facile de culpabiliser la victime/le malade que de reconnaître son incompétence et son impuissance ! Le déni est une arme terrible, entre certaines mains. Prétend-on des cancéreux qu’ils se complaisent dans leur maladie ? Reproche-t-on aux diabétiques de ne pas pouvoir faire baisser leur taux de sucre sanguin simplement avec leur volonté ?

Personne ne se complaît dans la souffrance, absolument personne. Mais parfois, quand on vit dans la maltraitance depuis si longtemps (probablement même qu’on y vit depuis toujours, comment sortir de la seule situation qu’on connaisse, de celle avec laquelle on s’est construites ?) elle nous anesthésie et tenter d’en sortir peut s’avérer encore plus douloureux que d’y rester. Ce mécanisme diabolique est très bien expliqué ici. Quand on sort de l’emprise de la situation de maltraitance, on est assailli de souvenirs, d’émotions et en particulier honte et culpabilité, de voix qui nous reprochent tout ce qu’on fait ou ne fait pas… C’est juste insupportable.

Soit dit en passant, ce qui serait intéressant, c’est qu’on se penche non seulement sur le problème des femmes qui restent sous l’emprise d’hommes maltraitants, mais aussi sur le problème de ces hommes qui restent sous l’emprise de leur propre violence. Pourquoi est-il si difficile de voir qu’il y a réellement un problème de violence masculine, qu’elle n’est pas acceptable (est-elle normale ? on finirait par le croire !) et que c’est à la racine de ce problème qu’il faudrait s’attaquer. Il me semble que ce sont finalement les mêmes causes qui poussent des hommes à être violents et des femmes à rester avec eux : s’anesthésier émotionnellement pour souffrir moins.

Je suis en train de vivre une situation, qui illustre en partie, je crois, ce problème. Quand je bouquine ou que je suis à l’ordi à faire des choses qui m’occupent la tête, j’oublie ma souffrance, même si au final ce n’est guère gratifiant parce que sans réel autre but que me sentir moins mal. Comme l’alcoolique picole, le joueur joue ou le « workoolic » se submerge de travail. Ça me nourrit d’une certaine manière (apprendre des choses intéressantes, ou me sentir bien d’avoir identifié une nouvelle bestiole ou trouvé un nouvel ancêtre, par exemple). Mais globalement, ça me donne l’impression de passer mon temps à simplement me cramponner pour tenir le coup, je vois bien que je ne fais pas un tas de choses que je voudrais faire et que j’aurais le temps de faire si je passais moins de temps devant cet écran ou ce livre. C’est simplement la façon la plus supportable pour moi d’arriver à juste tenir le coup : une petite vie solitaire coupée autant que possible de la vie humaine normale, avec aussi peu de vagues que possible. Tout le reste m’épuise et me plonge dans des remous douloureux.

Dès que j’essaie de faire des choses plus concrètes, celles dont j’ai envie ou dont le but m’intéresse, ça devient extrêmement douloureux et me paralyse, alors même que je voudrais faire ces choses, ou que je voudrais qu’elles soient faites. Agir me ramène sans cesse à tout ce que j’ai fait de travers, ou ce que j’ai raté, ou aux mauvais choix (et en étant dyspraxique, les ratages ne manquent pas…) ou simplement aux choix (on ne peut pas tout faire, il faut choisir et simplement admettre de n’avoir pas fait ci ou ça parce qu’on a fait autre chose). D’une part ça me ramène à tous ces souvenirs déplaisants, d’autre part il y a dans ma tête cette voix qui ne cesse de critiquer mes choix, et ce que je fais et comment je le fais etc. C’est épuisant et démoralisant et douloureux. Certes, quand je réussis qqchose, je suis super contente, c’est gratifiant et ça me « nourrit ». Mais c’est beaucoup trop aléatoire, il y a pour moi une sorte de prise de risque démesurée parce que le coût émotionnel ou psychique est énorme, pour un résultat incertain.

Par exemple, mon jardin : ça me plaît de jardiner et les personnes qui viennent voir mon lopin le trouvent merveilleux. Et moi aussi, je le trouve merveilleux. Mais en même temps, je ne cesse de voir tout ce qu’il faudrait faire et que je n’arrive pas à faire alors que je pourrais, je tourne en rond parce que je ne sais pas par quoi commencer et dès que je décide de faire un truc, je suis assaillie par cette sale voix qui me reproche de ne pas faire le reste. En plus, les résultats sont décevants (légumes minuscules, en quantités insuffisantes, la terre lourde, les dégâts des limaces, lapins, campagnols…) Pourtant, c’est vraiment une activité que j’aime et quand je mange un repas de mes légumes, ou que j’orne ma table avec un bouquet de mes fleurs, je suis super contente.

Là, je suis dans mon chantier cabane : j’ai (évidemment !) mal choisi l’emplacement de ma cabane il y a cinq ans, elle est sur une source intermittente (elle se remplit d’eau quand il pleut trop longtemps, le sol est gadouilleux une partie de l’année et la base des planches est toute pourrie). J’ai donc décidé de la déconstruire et de la reconstruire plus loin, avec l’aide d’un copain qui aime construire des cabanes (et a, d’ailleurs, construit en grande partie celle-ci) et de qqs autres en main d’oeuvre. J’ai défriché le nouvel emplacement, commencé à vider la cabane et ses alentours (ça dure depuis des semaines ! alors que n’importe qui aurait plié ça en une demi-journée…) et on commence le chantier samedi prochain. Je suis complètement déprimée, plombée, par ce projet. Parce que je suis incapable de faire ça seule alors que techniquement, je pourrais. Parce que tout me prend un temps fou. Parce je doute de tout. Parce que je culpabilise d’avoir mal choisi l’endroit de la première et peur d’avoir mal choisi le second emplacement et de ne pas m’en rendre compte. Je culpabilise de devoir faire appel aux autres. Et le jour J. je sais que je serai comme une poule devant un couteau. Et comme on n’aura pas le temps de tout faire, je vais me retrouver avec un chantier en cours, que je devrais théoriquement savoir terminer (clouer des planches, je sais faire) mais qu’il me faudra des semaines pour mener à bien, pour diverses raisons (fatigue, manque de motivation, autre chose de + gratifiant à faire que clouer des planches…) Je suis assaillie d’émotions et d’idées noires extrêmement difficiles à supporter.

Qu’on ne vienne pas me dire que je rumine ou que je n’ai qu’à penser à autre chose. Si je le pouvais, je le ferais. Je suis assaillie par ces émotions et ces voix. Elles s’imposent à moi, comme la maladie s’impose au malade, ni plus ni moins. Alors oui, je souffre moins en restant devant mon écran ou derrière mon livre, à reporter sine die mes rares projets. Autrefois, je me suis bercée de rêves irréalisables, je n’y arrive plus, et cela me manque. La lucidité a un coût terrible.

Se complaire dans la souffrance, vraiment ! Que cette merveilleuse spécialiste des surdoués s’informe un peu, qu’elle lise « Le soi hanté », qu’elle sorte un peu de son petit confort (on se demande vraiment qui se complait dans sa situation !) et elle verra la réalité dans son horreur : il est des souffrances indicibles, il est des souffrances dont on ne guérit peut-être jamais, en grande partie par manque de professionnels compétents, à cause de ce déni généralisé. Des souffrances qui ne peuvent qu’être aggravées par les propos culpabilisants de ce type (cette expression est vraiment un « pousse au suicide »). Des souffrances qui seraient parfaitement évitables parce que la maltraitance n’est pas une fatalité, c’est un fait social.

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Dyspraxie et haut potentiel (témoignage 3ème partie)

Ça semble hallucinant, mais un des tests l’a bien mis en évidence, mon cerveau est incapable de planifier une opération en cinq étapes simples. Et incapable de prendre conscience du dysfonctionnement, ce qui le rend incapable d’apprendre à faire mieux. En fait, pour des opérations de cinq étapes ou plus, ne pouvant pas planifier, j’avance un peu au hasard, par essais-erreurs, mais la fois suivante je ne me souviens plus laquelle de mes tentatives a réussi et je dois tout recommencer. Je me souviens parfois de ce que j’ai essayé, mais pas si ça a finalement réussi ou pas. C’est vraiment dingue comme truc. Normal que je sois épuisée, à dysfonctionner comme ça depuis si longtemps (tout en essayant de faire semblant que tout va bien, et en tentant de masquer ma maladresse ou ma « bêtise » et en refoulant l’immense détresse dans laquelle tout cela me plonge).

Je viens d’écouter une émission sur FrQ, le témoignage d’une mère de dyspraxique sur le parcours du combattant d’elle et son fils. Ça me bouleverse à un point que je n’imaginais pas, comme si on me parlait de moi alors que je ne me souviens pas avoir subi un tel niveau de maltraitance. Les enseignants sont des êtres binaires, pour la plupart, persuadés qu’un-e élève qui a de bonnes notes est un-e enfant qui travaille, un-e élève qui a de mauvaises notes est un-e enfant qui ne fiche rien. Il se trouve que pendant l’essentiel de ma scolarité, j’étais en tête de classe tout en ne fichant strictement rien, tandis que ma soeur cadette, qui travaillait comme une bagnarde, n’avait que des résultats pitoyables. Elle est vraisemblablement dyslexique, mais ça n’a jamais été diagnostiqué. Comme je crois l’avoir écrit précédemment, j’ai eu la chance d’échapper à la méthode globale, et d’avoir du temps pour apprendre à écrire. J’avais la chance, grâce à mes capacités en verbal et à ma mémoire, de réussir sans travail mais pas forcément sans efforts. Ça m’a évité la maltraitance qu’on fait trop souvent subir aux « mauvais élèves » mais ne m’a pas évité le désarroi, le refoulement et des efforts démesurés pour faire semblant d’être « normale ».

Actuellement, mon problème est la non-reconnaissance par les « professionnels » du handicap que représente ma dyspraxie. Ce n’est pas parce que mes résultats aux tests que je réussis le moins bien sont dans la « norme » que je ne suis pas en souffrance. D’une part parce que ma norme n’est pas celle des gens « normaux », à l’intelligence moyenne, mais celle des surdoués. En apparence, je fonctionne « normalement », à une vitesse honorable et tout ça, mais qui se rend compte des efforts démesurés que cela me demande ? La différence entre moi et le gamin de l’émission de FrQ, c’est que mes efforts sont généralement couronnés de succès alors que les siens ne le sont pas. Évidemment, ça semble bien. Sauf que du coup, comme je finis par y arriver, à faire comme tout le monde, je fais. Mais au prix d’efforts démesurés dont personne ne se rend compte et qui m’épuisent. Sans compter l’angoisse de ne pas y arriver, l’angoisse de ne pas savoir d’avance si je vais y arriver facilement ou pas etc.

Je ne parviens pas à me sentir crédible, quand je parle de tout ça, je ressens la même impuissance que cette mère quand elle explique que son fils ne PEUT PAS faire plusieurs choses en même temps comme d’écouter, lire, recopier et comprendre ce qu’il copie alors que n’importe qui y arrive sans problème. Mon cas semble tellement moins grave. Et pourtant, je suis brisée et n’ai rien réussi à faire de ma vie.

Dyspraxie et haut potentiel (témoignage 2ème partie)

La lecture peut être un problème chez certains dyspraxiques. Je crois que ce qui m’a sauvée, est que ma mère m’a appris à lire quand j’avais cinq ans, avec la méthode Boscher, tout ce qu’il y a de plus syllabique (je ne suis pas allée à la maternelle). Je pense que la méthode globale, qui a gâché l’enfance de ma soeur cadette, la personne la plus dysorthographique que je connaisse, m’aurait également détruite. Je ne sais pas bien expliquer pourquoi, mais ça me paraît évident. Sans doute cette histoire de décomposer les tâches en sous-tâches ? Donc décomposer les mots en syllabes ? Je me souviens très bien de « toto a été têtu, papa a tapé toto ». Je suis réputée pour mon excellente orthographe… Je croyais n’avoir jamais appris les règles de grammaire, je n’avais pas de très bonnes notes aux questions de grammaire, je pensais avoir une sorte d’orthographe innée, mais non. D’une part, j’ai trouvé il y a une dizaine d’années un de mes cahiers (CE1 ?) farci de fautes d’orthographe ! La surprise a été telle que je l’ai remis en place sans creuser la chose, comme honteuse. Mais maintenant, ça s’explique. Et maintenant que mon cerveau surdoué va un tout petit moins vite, je vois passer les règles de grammaire. Donc je les ai apprises, à mon insu.

C’est une de mes particularités, très perturbante, de savoir beaucoup de choses mais sans savoir ce que je sais. Une sorte d’encyclopédie, mais sans ordre alphabétique ou autre, sans index ni sommaire ni rien de ce genre. Maintenant, beaucoup de gens savent que je sais beaucoup de choses. Et maintenant, quand on me demande si je connais tel ou tel domaine, plutôt que de bafouiller ou de ne savoir quoi dire, je réponds tranquillement : « pose-moi ta question, et je verrai si je sais répondre » ; et parfois, souvent, à l’énoncé de la question, une réponse surgit du fond brumeux de mon cerveau. Et si je doute, ce qui arrive souvent, je vérifie sur internet par exemple, et c’est juste. Bon, c’est comme ça, et ça va drôlement mieux depuis que j’ai trouvé, seule, ce mode d’emploi.

Les dyspraxiques ont souvent des difficultés avec l’écriture (dysgraphie). Là aussi, ce qui m’a sauvée a sans doute été d’apprendre à lire à cinq ans avant d’aller à l’école. Du coup, je suppose qu’en CP, pendant que les autres apprenaient à lire, je faisais sans doute des lignes d’écriture. Je me souviens vaguement, mais avec plaisir, de ces lignes qui commençaient pas les lettres dessinées en pointillés qu’il fallait suivre, les pointillés s’espaçaient et à la fin de la ligne, on traçait la lettre seul-e (j’ai très peu de souvenirs de l’école, bizarrement, mais la mémoire en dentelle semble aussi liée à la dyspraxie ; et je pense que je devais passer beaucoup de temps dans la lune, j’y reviendrai). Concrètement, j’ai eu deux fois plus de temps que les autres, pour apprendre à écrire, et ça m’a sûrement sauvée. De plus, dans mon enfance on écrivait beaucoup, et malgré tout je pense que c’est une bonne chose, même pour un enfant dyspraxique, pour peu qu’on ne lui mette pas la pression. Maintenant ? J’écris parfois bien, parfois mal, sans pouvoir maîtriser pourquoi mon écriture est parfois cahotique et parfois très régulière. Mais je préfère nettement clavioter. Je claviote n’importe comment, non pas en bougeant les doigts ou les poignets mais en bougeant surtout les bras, ce qui me vaut des douleurs permanentes aux épaules, mais je tape vite comme ça, et je crois qu’il est trop tard pour que je réapprenne autrement (je claviote depuis plus de 25 ans).

Dyspraxie et haut potentiel (témoignage 1ère partie)

Il y a un an et demie, j’ai eu la confirmation de mon appartenance à ce drôle de sous-groupe dit parfois surdoué, ou encore haut potentiel intellectuel (je déteste l’appellation zèbre employées par certaines personnes ; éventuellement, guépard, mais certainement pas zèbre, cette bestiole vivant en troupeau et mastiquant placidement…) et appris avec un mélange de stupéfaction et de soulagement que je suis également dyspraxique. J’ai vécu cinquante ans en ignorant complètement ces deux particularités et surtout la dyspraxie (ma mère me disait parfois que j’étais plus intelligente que la moyenne, mais elle me disait aussi que j’étais plutôt adroite de mes mains…), un peu comme si on ne m’avait jamais dit que j’étais une femme, ou que j’étais myope. Eh ben… ça change la vie.

Bon, surdouée, dois-je expliquer ? Trop de monde méconnaît cette particularité, qui ne consiste pas seulement en des capacités intellectuelles au-dessus de la moyenne, mais aussi en une hypersensibilité (aussi bien pour les cinq ou six sens que… comment on dit ? sensibilité artistique, à la nature, aux émotions…), hyperémotivité, hyper-affectivité, hyper-susceptibilité… De nombreux ouvrages sont maintenant disponibles (ma préférence va à celui de Monique de Kermadec), et des sites internet (ma préférences va à Talent différent).

Cela faisait quelques années que je me doutais être surdouée, suite à des lectures de hasard sur internet, et quand mes doutes se sont mués en certitude, à force de lire sur le sujet, de hanter forums, blogs et tchat et après quelques détours, j’ai décidé de passer « le » test (la WAIS 4) ; je voulais être sûre, et je voulais aussi en savoir plus sur mon fonctionnement, espérant comprendre pourquoi malgré des dons indéniables, j’étais encore en galère professionnelle, amicale et sentimentale, malgré cinq psychothérapies de deux ans environ chacune en vingt ans.

Déjà, j’ai été très soulagée d’apprendre que mon hypersensibilité et tous les désagréments associés étaient normaux, du moment que je me plaçais dans le bon référentiel. Enfin, je n’étais plus seule ! Ni détraquée, ni malade. Nor-ma-leu ! Une surdouée presque normale et presque banale 🙂

Ensuite, cette dyspraxie. Je crois que je n’avais même jamais entendu parler de ce truc-là. Je ne sais pas encore bien le définir et là n’est pas tout à fait le sujet, je me contenterai de témoigner. En tout cas, (presque) tout s’est éclairé.

Je me souviens ma mère essayant de m’apprendre à nouer mes lacets. Devant mon incapacité à dépasser le noeud simple, elle m’a appris à former deux boucles que je noue en noeud simple, au lieu de ce geste auquel je ne comprends toujours rien. Je devais avoir sept ou huit ans.

Je n’ai su plier correctement les chemises et T-shirts que vers 35 ans. Je me souviens ma mère essayant de me l’apprendre quand j’étais enfant, puis adolescente, je me souviens avoir essayé en vain quand j’étais jeune adulte. Je ne comprenais rien à la succession de gestes à effectuer, impossible de les reproduire. Après vingt ans de vains essais, c’est la motivation de la rencontre amoureuse avec un homme qui devait porter une chemise bien repassée chaque jour qui a créé le déclic : je sais plier les chemises, même sur ma cuisse si je n’ai pas de place à plat pour le faire mais, quelles que soient les conditions, je ne le fais pas automatiquement. Et il m’a fallu deux décennies pour apprendre ce geste apparemment simple…

Les activités domestiques ont toujours été mon cauchemar. En fait, durant les seize années passées avec le père de mes enfants, c’est lui qui tenait la maison, je constatais avec désespoir qu’il faisait les choses avant même que j’aie eu le temps de voir ce qu’il y avait à faire, ce qui lui permettait de me traiter de « bonne à que dalle » alors que non, je ne voyais littéralement pas ce qu’il y avait à faire, sinon moyennant un gros effort, et même comme ça. Je ne comprenais pas d’où venait cette incapacité et, après l’avoir quitté, je me suis usée à tenter d’accomplir ces tâches dans la souffrance et l’inefficacité.

Maintenant je vis seule et, depuis que sais que je suis dyspraxique, je m’observe et c’est… déroutant. Parfois amusant si je suis bien lunée. Quand je débarrasse la table, ce n’est pas automatique du tout. Je ne vois pas toutes les choses à débarrasser (il est vrai qu’il reste toujours un peu de bazar permanent sur ma table, mais quand même). Je débarrasse ce que je sais devoir enlever, ce à quoi je pense et si j’oublie quelque chose, je ne le vois pas, je ne le vois littéralement pas, parfois même si je regarde attentivement. Les assiettes et couverts, pas de souci, je le fais depuis l’enfance, et c’est un élément stable : il y a à chaque repas assiettes et couverts, sous mon nez et les mêmes au fil des mois, des années. Mais la ou les casserole(s), poêle(s), bouteille d’huile… J’ai beau le savoir, faire attention, regarder, depuis plus d’un an que je sais et m’observe, il m’arrive encore quasiment chaque jour d’oublier une casserole, la poêle ou la bouteille d’huile. Souvent, je m’en aperçois une fois la vaisselle faite. Mais souvent aussi, ce n’est que quand je repasse par là plusieurs heures après, que je vois la bouteille d’huile trônant sur la table ou la poêle me narguant sur la gazinière… Ça n’a l’air de rien, mais au quotidien, c’est usant. Cela veut dire que chaque activité domestique doit être réfléchie, pensée activement, que je dois faire un effort mental pour me rappeler les choses à faire, faute de les voir ou d’être capable de les automatiser. Et franchement, mettre autant d’énergie à quelque chose d’aussi peu intéressant, aussi répétitif, aussi peu créatif et épanouissant, ce n’est pas marrant du tout. Surtout que même si je suis multitâche pour pas mal de choses, il m’apparaît clairement que je ne peux avoir ce genre d’activité et penser à autre chose en même temps. Ennui profond garanti. Épuisement. Désespoir ces dernières années où, privée d’activité professionnelle, la seule chose à laquelle j’étais astreinte était cette somme de fichues activités domestiques qui usaient mes dernières forces.

La vaisselle ! Pendant longtemps, j’agissais en fait comme si je prenais l’expression au pied de la lettre. Quand je décidais de faire la vaisselle, je plongeais les mains dans l’évier, munie de mon éponge et, une fois la première assiette propre et mousseuse en main… je me rendais compte que l’égouttoir était plein de vaisselle sèche. Pas de place pour ma vaisselle propre. Où poser mon assiette ? La remettre avec les sales ? Et me voilà figée, comme une poule devant un couteau… J’en ris, maintenant, mais pendant ces décennies j’étais enfermée dans ce fonctionnement faute d’avoir les clefs pour en sortir. Parce que ce qui est fabuleux, dans cette histoire-là, c’est que la dyspraxie rend totalement idiot et qu’on peut refaire indéfiniment la même erreur, aussi manifeste soit-elle. Parce que, bizarrerie du cerveau, cette erreur manifeste, la personne dyspraxique ne la voit tout simplement pas. Et l’oublie aussitôt. C’est incroyable, affolant, mais c’est comme ça.

Encore maintenant, alors que ça fait un an et demie que je travaille à améliorer mon efficacité pour moins m’user, je continue à attraper une assiette sale dans l’évier avant de regarder si je vais pouvoir la mettre quelque part quand elle sera propre. La seule amélioration est que maintenant, je m’arrête aussitôt en me rappelant : ah oui ! d’abord ranger la vaisselle propre. Vous me direz : pourquoi n’essuies-tu pas et ne ranges-tu pas la vaisselle aussitôt après l’avoir lavée ? Ben parce que laver la vaisselle me demande une telle concentration que j’évite tout ce qui peut être évité, je suis assez fatiguée comme ça : la vaisselle ne peut pas se laver toute seule mais elle peut sécher toute seule, et être rangée plus tard. Souvent, je la range le matin, au lever, quand je suis encore pleine d’allant et qu’elle a eu la nuit pour sécher seule, ou à peu près.

Parce que le truc, en fait, n’est pas d’apprendre à faire comme tout le monde, mais d’apprendre à faire au mieux avec mes capacités. Et tant pis si la vaisselle passe la journée sur l’égouttoir, après tout, est-ce si grave ? De même, quand je reviens des courses il me faut quelquefois plusieurs heures pour ranger mes achats, et pourtant ils sont modestes, je vis généralement seule et ne fréquente plus les supermarchés. Eh bien basta, c’est comme ça. Et peut-être que de me donner le droit de ne plus me sentir obligée de ranger mes achats tout de suite, en m’allégeant d’une culpabilité, va m’alléger les choses et m’aider à le faire de suite, paradoxalement ? Essai en cours.

La clef est simple en théorie : apprendre à apprendre, ce qui est en réalité très difficile pour une personne surdouée qui généralement sait (faire) sans apprentissage ou presque. Apprendre à décomposer les tâches en sous-tâches, voire en sous-sous-tâches. Apprendre à vérifier, avant de plonger les mains dans l’évier, si je vais savoir où poser mes assiettes mouillées. Commencer par ranger la vaisselle sèche. Car, oui, je le redis, je n’essuie pas la vaisselle, j’attends qu’elle sèche. Parce qu’essuyer la vaisselle sans la faire tomber me demande un réel effort, dont je n’avais pas conscience, persuadée que j’étais adroite de mes mains comme me le disait ma mère. Et en effet, je n’ai jamais rien cassé. Mais à quel prix… Un effort et une crispation permanents (« vigilance constante ! » dirait Moody Mad Eye dans le monde magique de Harry Potter). Alors oui, forcément, stratégie inconsciente d’évitement à tout prix. Simple question de survie.

Un truc tout bête, dont je ne me suis rendue compte que très récemment, en discutant avec la psychomotricienne : quand je me mets à table, je ne pense jamais à tout le nécessaire. Je pense à l’assiette et aux couverts (quand mon fils est là, c’est lui qui les mets). Mais j’oublie systématiquement tout le reste. La bouteille d’huile dont je me sers pourtant à chaque repas. Ma serviette. Et diverses autres choses que je n’ai pas en tête au moment où j’écris ces lignes. En fait, ce n’est qu’une fois assise, quand j’en ai besoin, que je me rends compte de ce qui manque. À chaque repas. Chaque jour. Donc je me relève, deux, trois fois minimum. Et ça dure depuis des décennies, et ça durera jusqu’à la fin de mes jours, si je ne m’oblige pas à lister le nécessaire avant de m’asseoir… Nouveau travail en cours…

Étendre le linge demande moins d’efforts (pas de risques de casse !), c’est juste très ennuyeux, et très désespérant de voir revenir toujours les mêmes chaussettes, les mêmes T-shirts… puisque je ne peux pas penser à autre chose en même temps. Alors je tâche de rendre la chose plus créative, plus complexe : j’essaie d’assortir les chaussettes, ce qui n’est pas évident quand elles se ressemblent toutes à de menus détails près (et c’est toujours ça de gagné pour le rangement du linge sec). Je suspends mes T-shirts aux couleurs variées en assortissant les couleurs, en arc-en-ciel… Je suspends les torchons avec le pli bien au milieu, pour l’esthétique et pour pouvoir les plier plus facilement, sans les repasser (le repassage est passé à la trappe depuis dix ans, et ne reviendra plus, je le pense, trop d’efforts).

Donc bon, quand quelqu’un me suggère qu’il n’y a pas de honte à faire des ménages pour gagner sa croûte, ben non, désolée, si je refuse ce n’est pas par orgueil, c’est parce que ça me demande d’énormes efforts, pour un piètre résultat. Jeune étudiante, je me suis essayée aux jobs d’été, en usine car je n’avais trouvé que ça dans la grande ville où je vivais alors. J’ai travaillé deux fois une semaine, à la chaîne, je suis tombée malade au bout de quelques jours les deux fois (la grippe en plein été ! la vraie, avec 39° de fièvre…) J’en ai culpabilisé pendant des années, maintenant ouf ! je sais enfin, je suis dyspraxique et non pas une flemmarde, une snob, une paresseuse… Quel soulagement ! J’en pleurerais.

L’année dernière, j’ai eu la possibilité de travailler quelques heures chez un éleveur, j’ai dû arrêter au bout d’un mois. Je me crispe tellement sur les outils que j’ai chopé une tendinite à une épaule et une autre au poignet opposé. C’est un autre des problèmes de la dyspraxie : je ne peux pas doser le geste, c’est tout ou rien : si je ne me crispe pas, en ayant conscience que je tiens l’objet, je le lâche. Et puis j’oubliais trop souvent de changer de chaussures en entrant dans la fromagerie, et puis une fois rentrée chez moi je stressais pendant des heures en me demandant ce que j’avais oublié d’important, et puis ensuite il y a eu des changements mineurs dans la procédure que j’avais si laborieusement commencé à intégrer et bref, c’était épuisant pour seulement quelques heures et une poignée d’euros. Mais très instructif pour voir comment je dysfonctionne, et comment ça impacte ma vie quotidienne et mes possibilités professionnelles. Tous comptes faits, mes parents ont peut-être bien fait de m’empêcher de devenir pépiniériste comme je le souhaitais, adolescente, et de me pousser vers un métier plus intellectuel ? Même si maintenant je suis trop diplômée et n’ai jamais pu trouver de métier… 😦

(à suivre…)

Agatha Christie était-elle dyspraxique ?

« Il m’a toujours été difficile de trouver les mots pour m’exprimer verbalement, « Agatha est tellement lente » s’écriait toute la famille. C’était vrai, je le savais et l’acceptais, sans que cela m’inquiète ou me trouble. Je m’étais résignée à être toujours « la moins vive ». Ce n’est que vers vingt ans que je réalisai que les exigences de la famille en la matière étaient très élevées, et qu’en fait j’étais tout aussi vive, sinon même plus, que la moyenne. Mais j’aurai toujours du mal à m’exprimer. C’est probablement une des raisons pour lesquelles je suis devenue écrivain. »

Agatha Christie, Autobiographie.

Alors… Agatha Christie était surdouée, ça ne fait aucun doute (elle a d’ailleurs appris à lire seule à cinq ans) mais en lisant ces lignes, il me semble évident qu’elle était sans doute également dyspraxique, avec le paradoxe que je connais de la dyspraxique surdouée qui est lente ou maladroite relativement à ses capacités intellectuelles mais pas en comparaison des gens « normaux ». Et, tout comme elle, je me sens extrêmement mal à l’aise oralement, malgré un QI verbal très élevé, et très à l’aise à l’écrit, du moment que je peux écrire ce que je veux quand je veux.

Agatha Christie a eu la chance de ne pas aller à l’école, elle…