Mes dessins d’iris

J’ai toujours aimé les iris, leur forme élégante, la couleur et le parfum acidulé des iris violets, et aussi les iris jaunes sauvages.

J’ai dessiné cet Iris germanica (l’iris violet des jardins) en mai 1981, quelques jours avant une élection présidentielle restée fameuse dans les mémoires, du moins dans celles des jeunes de l’époque qui, comme moi, votaient pour la première fois de leur vie, à 18 ans tout juste (certain-e-s d’entre nous ont eu le plaisir un peu pervers de voter contre celui qui leur avait donné le droit de vote, jusque là octroyé à partir de 21 ans…)

Iris germanica

Je me souviens y avoir consacré beaucoup de temps, sur mon petit bureau dans ma petite chambre de Cité U, du temps pendant lequel j’étais comme coupée du monde extérieur et de ses duretés, suspendue hors du temps, toute imprégnée de la beauté de cette magnifique fleur juste éclose.

Deux ans plus tard, j’ai dessiné cet Iris pseudacorus, iris sauvage qui pousse le long des ruisseaux. Celui-ci est plus fin, d’un beau jaune d’or. Malheureusement pour celles et ceux qui n’ont pas de ruisseau devant chez eux, il ne tient pas du tout en vase, il faut accepter de l’admirer dehors et renoncer à le ramener chez soi. Iris pseudacorus

Il existe un troisième iris, Iris foetidissima, que j’aime beaucoup aussi mais qui est très discret, assez difficile à trouver, à l’époque je ne le connaissais pas. Je n’ai jamais réussi non plus à le photographier. Par contre, j’ai vu assez souvent ses graines, rouge vif, très jolies et bien visibles en hiver, au milieu de la touffe de feuilles bien vertes et luisantes dans la grisaille de l’époque.

C’est marrant, j’avais des notes assez quelconques en cours de dessin…

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Communication et handicaps

Une après-midi, j’étais dans mon jardin. Comme je désherbais, j’avais mis mes lunettes « de près » car je finis par avoir mal aux yeux quand je pratique cette activité avec mes lunettes « de loin » (je suis myope depuis toujours, et presbyte avec l’âge). Entendant du bruit, j’ai levé le nez et vu passer un jeune couple, à qui j’ai dit bonjour en plissant les yeux pour tenter de distinguer de qui il s’agissait… et sans entendre s’ils m’avaient répondu, car le vent faisait beaucoup de bruit, et que j’entends moins bien quand je vois mal (ça fait marrer quand je dis ça, mais pourtant c’est vrai ; je croyais que je lisais en partie sur les lèvres des gens, mais il y a, paraît-il une explication neurologique que j’ai oubliée).

Quand ils sont passés dans l’autre sens, j’avais les lunettes adéquates, et je les ai vus discuter avec animation… en langue de signes ! Je suppose qu’ils ne m’avaient donc pas entendu leur dire bonjour ? Mais peut-être l’avaient-ils vu et m’avaient-ils répondu par signe, ce que je n’avais pas vu ?

Je me suis demandée comment peuvent dialoguer aveugles et sourds ? Les sourds ne peuvent entendre parler les aveugles, lesquels ne peuvent voir s’exprimer les sourds… On dit que la langue des signes est universelle, ce qui est presque vrai puisque, étant une langue à part entière, elle permet à tous ceux qui la pratiquent de communiquer, quel que soit leur pays d’origine. Mais ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’elle exclut de fait les non-voyants et les mal-voyants.

Donc : comment des aveugles peuvent-ils communiquer avec des sourds ? °.°

À ce propos, je me suis souvent étonnée que la myopie ne soit pas considérée comme un handicap, sans doute parce qu’elle touche trop de monde ? Personnellement, sans lunettes je ne peux pas faire grand chose, tout est flou au-delà de 25 cm pour moi.

Un de mes souvenirs les plus épiques, c’est ce dimanche de ma vie universitaire vécu sans lunettes : en sortant de la douche, ne voyant pas où étaient mes lunettes, j’avais mis le pied dessus et cassé la monture… (dans les douches collectives de cité U de l’époque, pas d’étagère pour poser ses petites affaires)

Ma principale inquiétude était de croiser mes copains africains, presque seuls étudiants à rester en cité U les week-ends, de ne pas les reconnaître et de les vexer. C’est à cette occasion que j’ai découvert que de nombreux signes permettent de reconnaître une personne, même d’un peu loin, même avec une forte myopie : la silhouette, la démarche… Je n’ai donc vexé personne.

Le côté cocasse, ça a été le repas au restau U : ne pouvant distinguer le contenu des assiettes, j’en ai pris une contenant un étonnant rond rouge vermillon. De quoi s’agissait-il donc ? Je ne voulais pas coller le nez sur mon plateau, et je ne comprenais absolument pas quelle était cette chose mystérieuse ! Ce n’est qu’une fois assise à une table que j’ai pu examiner de suffisamment près l’objet : c’était un steak haché recouvert de sauce tomate ! (ils étaient ronds à l’époque)

Bref, les lunettes sont bel et bien des prothèses, au même titre qu’un fauteuil roulant ou une canne, sans lesquelles je ne peux mener une vie « normale », pourquoi donc ne sont-elles pas remboursées par la Sécu, et pourquoi la myopie, au-delà d’un certain degré, n’est-elle pas considérée comme un handicap ?

Pour la première partie de la question, j’ai fini par trouver un élément de réponse : la Sécu ne rembourse pas les lunettes, qui permettent d’y voir clair, mais elle rembourse les somnifères et autres anti-dépresseurs qui contribuent à voir la vie en rose… De là à penser qu’on veut nous empêcher de penser et d’être clairvoyants, il n’y a qu’un pas que j’ai allègrement franchi…

 

Bordeaux, années 80

Quand j’avais une vingtaine d’années, vers 1982-1985, je vivais à Bordeaux dans une rue située entre la caserne des pompiers et la place Gambetta, un des coeurs de la ville. Cette rue bordait le dernier pâté de maisons restant de l’ancien quartier Mériadeck.

Cet ancien quartier mal famé avait été rasé, sa population expédiée en périphérie de la ville et, à la place, on avait construit un immense centre commercial moderne et des bureaux, de grands immeubles en béton et verre étincelants au milieu des vieilles et basses bâtisses en pierre blanche noircies par la pollution et les vapeurs de vin.

Cette rue étroite était une des plus passantes de la ville et les encombrements débutaient dès 15 h ; quand un camion de pompiers tentait de franchir en fin de journée ce goulot, c’était un vrai plaisir, la sirène bloquée sous la fenêtre pendant de longues minutes, chaque jour…

Nous vivions un de ces petits immeubles anciens de quatre étages, avec un seul appartement à chaque étage, les toilettes de chacun dans l’escalier à mi-palier et une boutique au rez-de-chaussée. Là, c’était une épicerie tenue par une femme divorcée qui me paraissait mûre, sans doute n’était-elle pas plus vieille que je ne le suis maintenant. Elle vivait au 1er étage, juste au-dessus de sa boutique. L’arrière-boutique occupait toute l’ancienne cour intérieure. La nuit, les rats cavalaient sur la toiture vitrée de cette arrière-boutique et l’épicière se battait contre eux depuis sa fenêtre (Bordeaux étant un port, grouillait de rats. La nuit, on les voyait fréquemment se glisser dans les caniveaux, le long des voitures stationnées). Quand elle ne travaillait pas à sa boutique, l’épicière écoutait toute la journée « Femme libérée » en boucle.

Au 2ème étage, vivait une femme asiatique, mère de deux ou trois garçons d’âge scolaire. La journée, ils n’étaient pas là (et visiblement n’avaient pas le droit de rentrer trop tôt) et elle se mettait à son balcon. Les hommes qui montaient chez elle semblaient être des habitués. L’un d’entre eux était particulièrement fidèle, un petit gringalet en survêtement de sport (rien à voir avec les jogging de maintenant !) qui rôdait sur le trottoir d’en face jusqu’à ce qu’elle lui fasse signe de monter. Elle vivait avec un homme qui semblait plus âgé qu’elle, un grand type costaud, à qui certains soirs elle faisait des scènes en l’accusant de la tromper.

Au 3ème étage, c’était nous, le jeune couple, lui employé et elle étudiante, plutôt sages et tranquilles… Nous partions chaque matin en vélo, quel que soit le temps, pour faire nos 7-8 km de trajet en slalom entre les voitures et les bus. Nous avions pour tout chauffage une antique chaudière à charbon et de vieux radiateurs en fonte, la soute était située à côté des toilettes, sur le demi-palier. Durant ces hivers-là, nous avions de la gelée sur les vitres, à l’intérieur… L’appartement avait une curieuse forme triangulaire, avec la plus grande façade au nord côté rue, le soleil ne pénétrait que quelques minutes par jour dans la chambre, côté cour.

Au dernier étage, il y avait un appartement déserté mais plein des affaires du dernier des locataires. Un jour, le froid d’un de ces hivers très rudes que nous avions passés là-bas avait fait éclater les tuyauteries dans ce logement. Curieusement, l’eau montait en haut de l’immeuble avant d’être redistribuée dans chaque appartement et c’est bien sûr dans celui du haut qu’un tuyau avait éclaté. Ainsi, après avoir été privés d’eau, nous avons été inondés au moment du dégel.

La nuit, sur le trottoir d’en face une jolie femme se postait sur le pas de sa porte, vêtue de longues bottes, de grandes chaussettes multicolores, un mini-short (ou était-ce une très mini-jupe ?), un blouson… L’uniforme de la prostituée type de l’époque. La journée, elle faisait ses courses dans le quartier vêtue de fraîches robes fleuries, on aurait dit une pure jeune fille.

Non loin de là, dans une ruelle, se trouvait une petite épicerie vieillotte, tenue par un couple hors d’âge : des étagères sans fioritures, recouvertes d’un bric-à-brac de boîtes de conserve et de cartons contenant tout ce qui est nécessaire sans le superflu. J’y allais parfois pour le plaisir de replonger dans cette ambiance : on se serait cru dans une boutique de campagne. Un-e client-e fidèle de cette épicerie était un-e travesti-e : une femme trop grande, fardée, à la voix un peu trop grave, aux mains et aux pieds immenses ; mais infiniment plus coquette et féminine que je ne l’ai jamais été. Je trouvais merveilleux le contraste entre ce-tte travesti-e et ce vieux couple d’épiciers qui semblait échappés d’une échoppe de village.

Notre logement était régulièrement envahi de cafards. De gros cafards noirs qui couraient partout, y compris sur nous dans le lit la nuit. Parfois, nous en trouvions en train de grignoter le pain laissé sur la table : comment avaient-ils pu y accéder ? Quand nous avons fini par trouver un insecticide vraiment efficace, nous avons ramassé des petits cafards morts par dizaines chaque matin dans le bac à douche.

Notre sonnette ne fonctionnait pas et nous n’avions pas le téléphone, ce qui était fréquent à l’époque pour des jeunes un peu fauchés. Quand des copains venaient nous voir impromptu, ils devaient hurler et siffler pour tenter de se faire entendre du 3ème étage par-dessus le bruit de la circulation, ou attendre que quelqu’un ayant la clef passe par là, ou espérer que la porte ne soit pas fermée, ce qui arrivait souvent, en particulier la journée, pour les clients de la voisine du 2ème… Quand la porte était fermée, elle n’était pas contente, et quand la porte était ouverte, c’est l’épicière qui n’était pas contente.

En écrivant ces quelques lignes, tout cela me paraît bien exotique maintenant. Le téléphone portable n’existait pas, les ordinateurs étaient réservés aux passionnés ou aux universitaires spécialisés et on leur causait en basic, les enfants jouaient encore sans doute au ballon, à la marelle ou à la corde à sauter…

(le 28 mars 2008)